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Lucrèce Borgia

Compte-rendu de la pièce vue par les étudiants de A1 en novembre 2015

Quand Victor Hugo rencontre David Bobée…

Par Dimitri Allanic, Marine Bauduin, Mathurin Loncle, Justine Massot, Constance Rondeau

Jusqu’au 15 novembre 2015, au Grand T à Nantes, se jouait la pièce de théâtre Lucrèce Borgia écrite par Victor Hugo et mise en scène par David Bobée, avec Béatrice Dalle dans le rôle du personnage éponyme. Petite présentation pour découvrir l’œuvre, son auteur et son contexte d’écriture ainsi que son metteur en scène, ses particularités, sa carrière…

En 1833, Victor Hugo (romancier, poète et dramaturge français 1802- 1885) écrit Lucrèce Borgia, un drame en prose composé en trois actes. Sa précédente pièce, Le roi s’amuse (1832), destinée à la Comédie Français et donc à un public d’élite, est interdite par le pouvoir royal. A l’inverse, Lucrèce Borgia, créée au Théâtre de la Porte Saint Martin, est considérée comme une pièce populaire et rencontre un très grand succès. Bien que différentes dans leur forme et leur avenir, ces deux pièces ont été composées comme jumelles, ayant pour thèmes communs la parentalité, la morale,… Lucrèce Borgia porte par ailleurs de nombreuses caractéristiques du drame romantique : l’alliance du sublime et du grotesque, ses thèmes comme l’amour, la mort, l’amoralité mais aussi l’influence pesante de la tragédie grecque. En effet, Victor Hugo recrée le personnage de Lucrèce lui prêtant plus de crimes qu’en réalité, faisant d’elle une figure mythique entre femme monstre et mère dévouée, pleine de rédemption. C’est ce paradoxe qui a intéressé l’auteur, mais aussi le metteur en scène David Bobée, qui a su – lui aussi – rendre accessible cette pièce grâce à sa scénographie qui lui est propre.

La pièce, que l’on pouvait découvrir au Grand T, a été adaptée en 2014 dans le cadre du festival du Château de Grignan, par David Bobée, jeune metteur en scène de 37 ans. On y trouve alors toutes ses particularités : la pluridisciplinarité, mélange de danse, théâtre, cirque, les nouvelles technologies, les lumières scénographiques et la diversité avec des acteurs de différentes origines. Caractéristiques singulières que l’on retrouve dès ses premiers spectacles de théâtre (comme Cannibales 2007, adaptations de Shakespeare 2010-2012) ou de cirque contemporain (Warm 2008 et plus récemment Dios proveerà 2015). Chaque spectacle mêle, unit acteurs, danseurs, acrobates de tous horizons, un travail sur le son, la musique, sur les lumières, la scénographie. Ce n’est donc pas un hasard s’il est, depuis 2013, directeur du Centre Dramatique National de Haute-Normandie, premier CDN à vocation transdisciplinaire, qui propose des spectacles venus de différents pays. Il œuvre ainsi aussi bien à travers ses œuvres que son rôle de directeur pour un théâtre sans frontières. Avec son adaptation personnelle de Lucrèce Borgia, David Bobée donne un nouveau souffle, une nouvelle énergie au drame de Victor Hugo.

Victor HUGO, un renouveau

Par Nathan Le Borgne, Alice Martineau, Jules Riché, Antoine Laurent,, Alexandre Nicolle et Simon Ecary

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La pièce s’inscrit dans un diptyque qui met en scène la monstruosité parentale. Le Roi s’amuse aborde la laideur physique d’un père, alors que Lucrèce Borgia parle de la cruauté d’une mère.

Lucrèce Borgia, descendante d’une famille cruelle, souhaite se repentir pour retrouver l’amour de son fils Gennaro. Or ce dernier ignore les liens entre lui et Lucrèce et lui voue une haine féroce. Après s’être faite humiliée à Venise par les compagnons de Gennaro, elle jure de se venger. Ils se retrouvent à Ferrare où son mari, le Duc de Ferrare est persuadé que Gennaro est son amant. Ce dernier arrache le « B » de la façade du château laissant apparaître ironiquement le mot « orgia » donnant un prétexte au Duc pour le faire arrêter. Il force Lucrèce, malgré ses supplications, à lui servir le vin empoisonné des Borgia. Mais elle le sauve in extrémis. La dernière scène est une fête avec Gennaro et ses compagnons chez la Négroni. Il s’agit d’un guet-apens orchestré par Gubetta, sombre acolyte de Lucrèce. Il les piège en les empoisonnant. Quand cette dernière apparaît et humilie ses ennemis, elle aperçoit Gennaro. S’ensuit un dialogue révélant leur parenté. Pourtant prêt à lui pardonner, il venge son meilleur ami Mafio. Puis se laisse mourir.

Lucrèce Borgia est une pièce destinée au peuple. Ainsi, certaines règles de la tragédie classique ont été renversées.  Elle se divise en seulement trois actes, les lieux de ces actes sont divers, l’unité de lieu n’est pas respectée. De même pour la bienséance, on assiste à la fin de la pièce à un bain de sang. Hugo cherche dans sa pièce à mêler grotesque et sublime. On retrouve cette idée dans le duo de Lucrèce et Gubetta. Le valet, trivial, possédant un langage familier et rythmé, s’oppose à la froideur de Lucrèce, et à ses longues tirades. Certains moments tragiques comme la scène finale marquent une rupture avec le comique de la fête. Trois thèmes se dégagent : amour, mort et amoralité. Chaque thème est développé par les différents personnages. Les efforts sur la langue sont nombreux : dans les dialogues entre les compagnons, la répartie est de mise, appuyée par figures de styles et jeux de mots. Les échanges de la pièce reposent sur une dualité entre les personnages. Gennaro est idéaliste, Lucrèce est réaliste. Le Duc n’a qu’une parole, Lucrèce est effusive, sentimentale. Lucrèce croit en la rédemption, Gubetta en la fatalité. Notons les différences entre le texte original et l’adaptation contemporaine. Certains passages issus de « Demain dès l’aube » ou des « Travailleurs de la mer » ont été rajoutés. On peut y voir un clin d’œil à Hugo, et une métaphore de Lucrèce lors de la description de la pieuvre.

Le jeu moderne de Lucrèce Borgia

Par Pauline Leriche, Marc Launay, Jules Chanvillard, Oriane Danniélou, Anne-Camille Hamelin

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Pour sa pièce, David Bobée compose une troupe de comédiens qui sont tous de nationalités différentes ce qui renforce la variété dans le jeu des acteurs et souligne la modernité. Les comédiens ne sont pas tous professionnels, certains sont danseurs, acrobates… En tant que danseurs, ils savent intégrer des mouvements spectaculaires dans leur jeu, ce qui rend la pièce dynamique. De plus ils ont une expression corporelle qui sert à intensifier le côté tragique. Tous leurs gestes sont amplifiés et traduisent chez les acteurs, la maîtrise de leur corps, notamment lors des scènes de danse. Au début de la pièce, les acteurs sortent de scène pour se retrouver dans le public, renforçant la part de réalité. La scène se passe sur un bassin, ainsi les comédiens doivent jouer avec le décor. L’eau accompagne chacun de leurs mouvements, elle-même projetée jusque dans le public. Dans cette pièce il y a une appropriation des personnages l’illusion du théâtre n’est pas interrompue. Les comédiens sont face au public seulement pour les apartés que fait le personnage de Gubetta, personnage comique. Il y a aussi les scènes de monologue, temps de réflexion à voix haute où les personnages se placent face aux spectateurs. Malgré une interprétation contemporaine de la pièce le jeu suit les codes classiques de la tragédie et l’impression de réalisme est respectée.

Béatrice Dalle incarne une femme de caractère, d’une immense cruauté. Elle s’approprie son personnage et au travers d’une puissance certaine dans son jeu, très expressive elle s’impose sur la scène. Elle suscite de nombreuses émotions chez le spectateur et on a envie de croire à la rédemption de Lucrèce. La comédienne est souvent placée au centre de la scène, renforçant sa place dominante dans la pièce. On ne voit plus qu’elle. Dans la scène finale, elle incarne le summum de la cruauté de Lucrèce en se déplaçant au milieu des corps mais elle transmet également une certaine douleur de mère qui perd son fils à nouveau. Le jeu du valet apparaît un peu moins sérieux que les autres, en opposition au personnage du Duc d’Este dont l’interprétation est plus classique.

Le texte est à l’origine de Victor Hugo. Le metteur en scène s’est donc permis de rajouter des extraits de texte : par exemple des Travailleurs de la mer, sous forme d’anecdote de la Négroni qui évoque l’image d’une pieuvre est une référence à Lucrèce.

Leur jeu est donc inégal, mais il subsiste un naturel entre les membres de la troupe. Les déplacements sont comme chorégraphiés, tantôt lents tantôt rapides et suivent l’émotion des personnages. Ce qui est intéressant c’est aussi le passage pratiquement instantané entre humour et tragédie.

La grandiloquence scénographique

Par Mélodie BRUGIES, Marie BAL-FONTAINE, Eloïse BONNARD, Lucille ARTIGNAN, Benjamin BREE, Chloé BROWN-SMITH.

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Lucrèce Borgia de Victor Hugo est ici reprise par David Bobée. Ce metteur en scène travaille sur la grandiloquence de la scénographie. Ainsi cette pièce n’est-elle pas une exception. On remarque donc de manière globale une tendance à l’abstraction pour représenter les décors et les personnages…

La première chose que nous pouvons remarquer est la présence importante de l’eau ; la scène est inondée. Des planches noires rectangulaires sont plongées dedans et servent à représenter différents lieux en étant mobiles. Par la suite, des barres en métal suspendues se balançant et donnant donc du dynamisme sont présentes. Au fond à droite de la scène se trouvent les lettres du mot BORGIA illuminées qui serviront plus tard d’accessoires avec le jeu de mot ORGIA.

Cet ensemble évolue constamment au fil de la pièce. Le spectacle est donc dynamique par le biais de l’utilisation de la lumière, de nombreux reflets et de la représentation de plusieurs lieux. Nous visitons donc Venise ainsi que trois différents emplacements à Ferrare au décor épuré. Cependant, pourquoi dit-on que cette scénographie tend vers l’abstraction ? On peut par exemple remarquer que nous reconnaissons Venise par la disposition des planches dans l’eau qui représentent des gondoles comme les barres en métal qui seraient des bateaux… Les décors servent donc aussi d’accessoires puisque les personnages interagissent avec en transformant par exemple les parcelles en cercueils…

La lumière, pour sa part semble nous donner un indice sur la fin tragique de l’histoire puisque l’ensemble de la pièce se joue dans une atmosphère sombre…

Les costumes, pour leurs parts, ne sont pas moins abstraits. Nous reconnaissons des tenues relativement actuelles mais intemporelles, et deux groupes distincts. Certains personnages sont vêtus de vêtements dits « habillés » comme le comte ou Lucrèce. D’autres, à l’instar de Genaro et de ses amis, des tenues « décontractées». Cela semble symboliser la classe sociale des personnages.

L’un des personnages est pieds nus ; élément étrange lorsqu’il est associé avec un costume, qui nous indique donc son rôle d’agent double.

La couleur majoritaire des tenues est le noir ; cela accentue l’effet tragique de la pièce. Néanmoins, un personnage est en rouge comme porteur de la rage envers Lucrèce…

Le spectateur peut être brièvement perturbé lorsque David Bobée nous confronte au grotesque ; les hommes se retrouvent vêtus de robes traditionnelles alors que la femme est en robe pétillante …
Les costumes et le décor ont aussi un certain absentéisme, les personnages se libèrent de leurs vêtements par moments selon l’action. Par exemple, Genaro est torse nu lorsqu’il dévoile sa vie à Lucrèce.

Un éclairage sanglant pour une mise en scène moderne

Par Alexandre GUYOCHET, Déborah HUBINEAU, Lisa MOUEN, Hortense RIPOLL, Pauline OGER, Aurore SOUCHET

5-lucreceborgia-éclairage-imageUne scénographie moderne, des jeux de sons et de lumières époustouflants, un public charmé… On reconnait ici l’univers de David Bobée, metteur en scène de cette comédie musicale. D’entrée de jeu, la lumière est concentrée sur les six lettres formant le nom de Borgia, éclairant le public sur l’importance de celui-ci dans la pièce.

Dans cette pièce de théâtre tragique, le spectateur est en proie à de nombreuses émotions, passant du rire à la peur, de l’effroi à la pitié, autant de sentiments contradictoires générés par les nombreux jeux de lumières. Les caractères des personnages se voient renforcés par la diffusion de différentes lumières colorées, à l’aide des gélatines placées sur les projecteurs. Ainsi Lucrèce Borgia apparaît immédiatement comme un personnage dangereux ; la lumière verte diffusée lors de son entrée sur scène renforce le caractère maléfique qui lui est ici accordé. Actes de trahison, déclarations d’amour, tromperies, sont autant de sentiments qui vont rythmer la pièce, et se voir accentués par des modifications de lumière colorée. Dépassant la simple description de sentiments, cette mise en lumière est également source de métaphore, simplifiant les décors en faisant appel à l’imagination du public. La scène finale, qui se déroule sous une forte lumière rouge, évoque un bain de sang.

Les jeux d’ombres et de lumière sont saisissants : un personnage peut alors être mis en avant, comme lors de la scène où Lucrèce Borgia veut rattraper son erreur en négociant avec son mari pour épargner son fils : elle se trouve dans l’ombre, accentuant sa petitesse face à son mari qui est lui sous un filet de lumière.

La pièce est mouvementée, phénomène renforcé par l’utilisation de projecteurs mouvants, se rapportant ainsi à la comédie musicale. La musique est en effet partie intégrante de cette pièce : le musicien a lui-même sa place dans le décor, et semble faire partie de la mise en scène. Les différentes ambiances caractérisant la pièce, ainsi que l’impression de mouvement, se voient renforcés par l’ajout d’une musique d’ambiance, jouée en direct. Cette musique se fait plus forte en l’absence de texte, elle semblerait même pouvoir le remplacer, donnant alors à la pièce des caractéristiques de comédie musicale. Les comédiens, chantant et dansant (il est important de rappeler que ce ne sont pas toujours des comédiens de profession, mais bien des artistes venant de différents milieux), vont alors créer un show, accentuant cette impression de comédie musicale.

Le musicien voit son rôle s’intensifier lors des « entre-scènes » ; sortes d’intermèdes musicaux, focalisant l’attention du public lors des changements de décors. Sa musique folk permet de mettre en avant certaines émotions, et d’accentuer certains moments importants. On remarque ainsi que le volume sonore augmente lors de la scène s’achevant sur la mort de Gennaro et des compagnons, renforçant le caractère tragique déjà accentué par la couleur rouge évoquant un bain de sang.

Ces deux aspects qui caractérisent la pièce permettent l’immersion totale du public, ainsi qu’un voyage entre de nombreux sentiments.

De la poudre aux yeux ?

Par Valentine MILLIAND ROUX, Emma REVERSAT, Ebony LERANDY, Maud MARICOURT et Caroline GUESDON

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Cette illustre pièce de Victor Hugo est une tragique histoire de passions humaines autour de la tentative de rédemption du personnage principal, Lucrèce Borgia. Issue d’une famille à la réputation sulfureuse, elle est présentée comme la figure amorale par excellence cherchant à gagner l’amour de son fils, qui lui incarne une moralité profonde.

David Bobée revisite ce drame romantique qu’est Lucrèce Borgia d’une façon relativement contemporaine, s’inscrivant ainsi dans la continuité de ses œuvres précédentes. Sa mise en scène s’appuie essentiellement sur des jeux de lumière et d’eau, le tout au cœur d’un décor amovible, simple et efficace. Les changements de lieux sont matérialisés par différents éléments du décor comme les lettres de BORGIA ou encore le rideau de pluie… La lumière souligne le jeu des comédiens et précise l’atmosphère inhérente à l’instant, tout en interagissant stratégiquement avec l’eau recouvrant la scène. De ce fait, les gestes des personnages n’en deviennent que plus spectaculaires et saisissants, bien que cet élément scénique puisse être perçu comme une entrave aux déplacements.

Le lien entre cette mise en scène et le texte peut parfois sembler ténu ; la supériorité de celle-ci face à la narration et à l’interprétation est évidente, divisant souvent le public entre férus de théâtre classique et amateurs de spectacle contemporain. La scénographie fait régulièrement écho au registre de la comédie musicale. Les comédiens sont en effet issus d’univers pluridisciplinaires tels que le cirque, la danse et le chant, ce qui néanmoins rend le jeu général souvent inégal. Ce dernier aspect pouvant cependant être contrebalancé par leurs talents de performeurs. La présence d’un musicien folk jouant en direct rythme les transitions scéniques et renforce le côté surprenant de la pièce, créant par ailleurs un anachronisme parmi d’autres.

Enfin, on constate que la réplique la plus importante de l’œuvre, celle qui révèle que Lucrèce Borgia est la mère de Gennaro, est étouffée sous les bruits d’eau, les coups de feu et les cris des protagonistes. Le spectateur attend cet aveu final qui depuis le début est plus que prévisible, mais la chute passe finalement inaperçue, prononcée dans la confusion. La clé de cette situation inextricable est malheureusement camouflée par la scénographie grandiloquente.

La pièce demeure étonnante et nous retiendrons beaucoup d’humour de ce spectacle populaire, malgré le peu d’espace accordé au texte de Victor Hugo. Ce sont finalement de belles images qui nous restent en tête.

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