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Des Aiguilles et l’opium

Compte-rendu du spectacle présenté au Grand T en janvier 2015, par des étudiants de A1.

Robert Lepage, un artiste multidisciplinaire

Par Anna RIGAUD, Jean-Baptiste GERARD, Yi FEI, Marie-Astrid FIEUX

L’auteur et le metteur en scène de la pièce « Les aiguilles et l’opium » que nous sommes allés voir sont la même personne. Cette unique personne est Robert Lepage. Il est né en 1957 au Québec. Robert Lepage possède différentes facettes. Il est acteur, metteur en scène, mais aussi réalisateur et auteur dramatique. Il a une passion pour la géographie, et découvre une passion pour toutes formes d’art notamment le théâtre.

En 1975, à 17 ans, il entre au Conservatoire d’art dramatique de Québec. Ensuite il effectuera un stage à Paris qui va le mener à jouer différents rôles, à être metteur en scène et auteur.

Dès le début de sa carrière, c’est un artiste reconnu. Il crée différentes pièces de théâtre dont « La Trilogie des Dragons » qui lui vaut une reconnaissance internationale.

À partir de 1994, il participe à la réalisation de films et de mise en scène d’opéras.

En 1994, la société Ex Machina, entreprise regroupant différents corps de métiers artistiques, est fondée, et Robert Lepage en est le directeur artistique.

Robert Lepage crée des œuvres originales, compréhensibles par tous, qui bouleversent les règles scéniques grâce à l’utilisation des nouvelles technologies. Il puise son imagination dans l’histoire moderne.

Il a écrit « Les aiguilles et l’opium » en 1991 suite à une douloureuse rupture amoureuse. De peur d’être confronté à ses anciens idéaux présents dans ses premiers projets, il évite de revisiter ses premiers spectacles. Mais pour « Les aiguilles et l’opium » cela a été différent, c’est suite à la demande de Marc Labrèche (acteur québécois) qu’il va revisiter ce spectacle. D’après Robert Lepage, il ne fallait pas juste remonter le spectacle mais approfondir ses propos. Puisque les sentiments amoureux et les conflits relationnels sont des choses que l’on comprend pleinement que bien plus tard, une fois que l’on est arrivé à maturité.

Pour illustrer les pertes amoureuses des trois hommes, le metteur en scène travail sur des plateaux à différents niveaux et différentes formes (ici, le cube). Il va aussi travailler avec des projections d’images, de films sur le cube qui est la toile de fond. Les jeux de lumière sont importants dans la mise en scène de la pièce avec le cube seulement éclairé et le reste de la scène sombre. Pour que ce spectacle puisse avoir lieu, il a fait appel à différents corps de métiers comme l’acrobate qui joue Miles Davis mais aussi les techniciens qui sont derrière.

Ce spectacle illustre bien la manière de travailler et les particularités de Robert Lepage.

Dépendances entremêlées

Par Lauriane BETIN, Noémi GRESILLON, Chloé GUIHARD, Martin JULES, Cyriac JANNEL

Illustration par Lauriane BETIN, Noémi GRESILLON, Chloé GUIHARD, Martin JULES, Cyriac JANNEL

Des Aiguilles et l’opium est une pièce écrite en 1991 par le québécois Robert LEPAGE.

L’œuvre retrace le destin d’hommes qui ont en commun l’addiction et la perte de repères.

La pièce débute par une scène suggérée d’acupuncture. On découvre la tristesse d’un homme à l’accent québécois qui s’adresse à son public. L’instant suivant, le même acteur se métamorphose et s’envole dans un ciel constellé. L’homme québécois prend une voix théâtrale et maniérée que l’on reconnaît facilement à Jean COCTEAU, poète de la première moitié du XXe siècle. L’acteur conte un extrait de Lettre ouverte aux américains écrite par Jean COCTEAU lui-même. Par la suite l’intrigue revient sur le personnage québécois. On voit son arrivée en France après avoir quitté son pays. Parallèlement apparaît un troisième personnage, Miles DAVIS.

Les histoires se mêlent au fil des péripéties. Voici un résumé de chaque histoire et les caractéristiques du jeu oral.

On apprend que l’homme québécois est doubleur. Il a un accent prononcé mais l’acteur n’utilise jamais d’expressions québécoises. Il est le seul à dialoguer avec d’autres personnages invisibles et inaudibles. Il y en a quatre. Le premier est au début de la pièce dans le studio d’enregistrement. C’est l’arrivée en France du doubleur. Le québécois téléphone à deux reprises. La première fois à sa femme. C’est ce moment crucial qui nous fait comprendre d’où vient sa peine. La deuxième fois pour se plaindre à la standardiste de l’hôtel pour tapage nocturne plutôt érotique. Enfin, c’est plein de désespoir et avec l’envie de s’en sortir que l’acteur joué par Marc LABRECHE part chez un hypnotiseur où il découvre ce qu’il a sur le cœur.

En ce qui concerne Miles DAVIS, l’acteur danse ce qu’il vit mais ne prononce aucun mot. Le jazzman joue avec véhémence de la trompette devant un public enflammé. C’est pendant la pause d’un concert qu’il apercevra pour la première fois une jeune chanteuse. Il en tombe immédiatement amoureux. C’est Juliette GRECO, une chanteuse phare française des années 1960. Ils se rencontrent et entretiennent une relation amoureuse. Or, Miles se voit contraint de rentrer aux États-Unis et la quitte. Le contexte ségrégationniste et la perte amoureuse le conduisent à sa déchéance. Il vend sa trompette, sombre dans l’alcool puis, dans la drogue. L’héroïne le ronge.

Enfin, Cocteau apparaît subitement et casse à plusieurs reprises l’intrigue des deux autres protagonistes. Il raconte sa vision des États-Unis et ce qu’il vécut là bas avec ampleur et exagération. Il a comme un rôle séquenceur. Il est le seul à s’adresser directement au public. Il semble divin.

Finalement seul le personnage ancré dans l’époque moderne interagit avec d’autres personnages étrangers. Les trois personnages sont victimes de l’addiction. La drogue ou l’amour. Même si les époques respectives sont différentes, au niveau géographique, ils auraient pu se croiser.

Jeu et double Jeu

Par Marie MOTTE, Manon LEVASSEUR, Delphine MAZIOL, Victor LIETIN, Clothilde MELLET

Illustration par Marie MOTTE, Manon LEVASSEUR, Delphine MAZIOL, Victor LIETIN et Clothilde MELLET, à partir de photographies de Nicolas-Franck Vachon et Jean-François Gratton ainsi que de la bande-annonce du spectacle.

Pour comprendre toute la subtilité de la pièce de Robert Lepage, il est nécessaire de s’intéresser au jeu des acteurs. En effet s’ils sont peu sur scène, l’effusion des détails donnés à leurs personnages est déterminante pour que le public parvienne à suivre aisément les changements d’époques et de personnages. Contrairement à la première version des Aiguilles et l’opium créée en 1991 où Robert Lepage jouait tous les rôles, on a ici deux acteurs, Marc Labrèche et Wellesley Robertson III, qui interprètent respectivement Jean Cocteau mais aussi Robert, le québécois, et Miles Davis. Ces trois personnages viennent présenter deux époques et deux lieux: les années 50 pour Cocteau et Davis, entre la France et l’Amérique, et l’époque contemporaine au Québec, pour Robert. Ce choix est intéressant puisque Robert, le québécois, fait le lien entre ces deux artistes, par ses origines notamment où sont mêlées les cultures nord américaine et française. Nonobstant, ce qui lie plus encore les acteurs c’est ce déracinement vertigineux auquel ils font tous face : cette période de sevrage et de vertige où l’on se perd suite à une addiction : ici, ou la drogue, ou l’amour…C’est dans cette ambiance mélancolique et majoritairement nocturne que le jeu se divise, opposé et singulier, pour les deux acteurs.

En effet, lorsque Marc Labrèche joue le personnage de Jean Cocteau, son interprétation est réaliste, tendant à la caricature. Cela se remarque par le ton employé, les intonations placées sur ses mimiques. L’acteur a su s’imprégner de son personnage, tout en adoptant une toute autre gestuelle et un tout autre ton lorsqu’il joue Robert. Ses deux personnages ont néanmoins la particularité de témoigner d’une grande présence sur scène : beaucoup de monologues, parfois l’impression qu’ils s’adressent directement au public et leur gestuelle, assez dynamique, renforce la sensation d’omniprésence. Ce « sur-jeu » contraste avec celui de Miles Davis, défini par des acrobaties et des fictions musicales, sous le ton d’un jeu « silencieux », rythmé par l’unique son de ses solos de trompette. Les apparitions des personnages sont néanmoins déséquilibrées par leur rythme ; si le québécois a un rythme rapide, avec une présence forte puisque contemporaine, ce qui permet une certaine liberté humoristique, les autres personnages nous font ressentir leur époque passée par des gestes plus lents et une absence de mots pour le trompettiste, ainsi qu’une présence quasi fantomatique  pour Jean Cocteau. On ressent ainsi la dualité humoristique et dramatique de la pièce. De plus, le jeu des acteurs est davantage mis en avant par l’espace scénique atypique de Robert Lepage. Dans ce cube ouvert en rotation, les acteurs nous offrent en effet des prouesses acrobatiques par des déplacements restreints et physiques, et cela pour un rendement optimal de l’espace. Ils se servent de ce décor mobile composé d’ouvertures peu communes au théâtre; trappes et fenêtres, pour nous élever au rêve et à l’envol, à l’apparition et la disparition, le tout dans un vertige pareil à la paranoïa psychotique. Finalement, malgré la particularité de la présence de seulement deux acteurs sur scène, qui plus est ne dialoguent pas entre eux, les acteurs parviennent, par leur jeu et l’univers de Robert Lepage, à nous faire comprendre l’essence de chaque personnage et nous faire ressentir leur vertige.

La délirante tournée

Par Ziying QI, Baptiste RIOM, Maxime ROUSSET, Corentin TRAVERS, Kévin SCOTET

Illustration par Ziying QI, Baptiste RIOM, Maxime ROUSSET, Corentin TRAVERS, Kévin SCOTET à partir d'images provenant du site Canadianstage

Pendant le spectacle, le décor est plongé dans l’obscurité. Un cube ouvert anime toutes les scènes et  permet de changer d’ambiance rapidement tout en gardant une grande précision. Il tourne tout au long de l’œuvre dans le sens des aiguilles d’une montre, nous rappelant le cycle de la vie.  Dans les moments de difficultés, il tourne en sens anti-horaire. Nous assistons à un jeu de manipulation du décor grâce aux trois trappes ingénieuses qui permettent de jouer la scène de la chambre, du studio d’enregistrement ou encore le cabinet de l’hypnotiseur. L’immense cube suspendu dans les airs accueille trois histoires différentes : celle de Jean Cocteau en plein ciel, dans l’avion qui le ramène de New York ; celle de Miles Davis qui tombe peu à peu dans la spirale infernale liée à l’opium ; celle d’un comédien Québécois en visite à Paris. Ces trois personnages sont joués par deux comédiens-acrobates qui évoluent dans l’espace,  accrochés par des fils invisibles. A chacun d’eux on attribue un accessoire : Miles Davis et sa trompette, Jean Cocteau et son carnet, Robert et le téléphone. Les accessoires sont peu nombreux dans cette pièce, mais ils sont judicieusement utilisés, comme par exemple, l’aiguille et la drogue projetés sur le cube grâce à un vidéo projecteur. Les projections, adaptées à la rotation du plateau, permettent d’offrir une multitude de lieux aux acteurs. Pour en citer quelques uns : la chambre à Paris, la rue, le studio, le cosmos, ou encore le hall de gare. Les 2 comédiens  jouent donc  avec  cette rotation et ce changement de  projections qui s’effectuent ainsi rapidement. La plupart des projections sont en noir et blanc, notamment celles de New-York avec Miles Davis, afin d’exprimer l’idée du passé et de permettre au spectateur de se focaliser sur le jeu de scène et non sur les décors. A la fin de la pièce, le personnage décide de se droguer. Le cube devient alors le support de l’image envoyée par le rétroprojecteur. Il permet d’avoir une vue plus détaillée sur cette scène et  le metteur en scène y apporte donc plus d’importance. La projection joue aussi sur la taille des éléments : l’aiguille grossit progressivement. Une fois les ombres terminées et le personnage sous l’emprise de la drogue, le décor redevient tridimensionnel. Le personnage s’élève au-dessus de la scène, à l’aide de câbles, sur un projeté représentant la voûte céleste.

Au rythme du jazz et de la nuit

Par Marie BRIAND, Meggie LE DAIN, Chloé PASCAL, Alexandre POIRIER

Illustration par Marie BRIAND, Meggie LE DAIN, Chloé PASCAL, Alexandre POIRIER

Dans la mise en scène de la pièce Les Aiguilles et l’Opium l’éclairage et le son constituent deux des éléments les plus pertinents. En effet, ils permettent la visibilité de l’œuvre, sa compréhension et la transmission d’émotions.

Premièrement, l’éclairage dévoile le jeu qui se déroule sur scène tout en orientant le regard du spectateur. La lumière converge sur une partie du cube central, ce qui réduit l’espace scénique, confinant le comédien dans un lieu étroit et isolé. Ce cube contient par ailleurs de nombreuses trappes d’où ressort de la lumière. Les scènes se déroulent le plus souvent la nuit ou dans une pièce laissant peu passer la lumière extérieure. Ainsi de forts effets de contraste peuvent s’observer. L’éclairage rend, de ce fait, l’ambiance de l’ensemble de la pièce intimiste et tragique. De plus, l’éclairage agit dans le cube tel un trompe l’œil en complétant le décor par la projection de lieux, ou encore d’images de films. Ainsi, le spectateur oublie rapidement que ce qu’il voit n’est qu’une partie de cube éclairée, et non un décor véritablement construit. Enfin, un halo de lumière est dans certains cas uniquement concentré sur un comédien, créant alors un effet de solitude, de désespoir.

Le son sert à cadencer la pièce, et à transporter le spectateur au rythme des sentiments des protagonistes. Ainsi, pour chaque apparition de Miles Davis, un air de jazz se joue en fond sonore. Au delà de la musique en elle-même, qui permet de faire des transitions entre les différentes scènes, le design sonore de la pièce donne parfois l’impression au spectateur d’être dans un film. Il crée un dynamisme à travers des fonds sonores ou des voix, voix qui représentent d’ailleurs un élément important, particulièrement avec Juliette Gréco, toujours dans son bain, que nous ne voyons pas ou seulement de dos, mais dont la voix nous permet d’imaginer un espace non visible. L’absence de son est aussi un élément important, qui parfois permet de se concentrer sur un personnage ou son dialogue, et rend une atmosphère différente.

Enfin, la majorité des projections et des sons utilisés sont des extraits et des archives, il y a donc relativement peu de création sur ce plan. Ce choix de réutiliser des documents existants permet d’enrichir le côté réaliste de la pièce, étant donné qu’elle est basée sur des histoires et des personnalités réelles.

Dans Les Aiguilles et l’Opium, c’est une mise en scène hypnotique qui nous plonge dans la pièce comme dans un rêve que nous vivons, où les scènes se succèdent et les histoires s’entremêlent à travers un jeu magique de projections et de sons.

Une œuvre reflétant une excellente maitrise technique

Par Antoine BOUCHER, Jérôme BOISSIERE, Cyriaque BOUCHE, Camille BRUDER

Illustration par Antoine BOUCHER, Jérôme BOISSIERE, Cyriaque BOUCHE, Camille BRUDER

Tant attendue par les amateurs de théâtre,  la pièce de Robert Lepage, Les aiguilles et l’opium,  nous fait à nouveau part d’une prouesse technique ainsi qu’un jeu d’acteur remarquable.  Partagée entre trois intrigues, le spectateur se démène pour essayer de comprendre la finalité de l’histoire.  Mais que peuvent donc avoir en commun une histoire d’amour à la dérive, un trompettiste victime de la ségrégation américaine et les profondes paroles d’un poète français du XXème siècle ?

Le réalisateur attend du spectateur une certaine gymnastique mentale qui lui permettrait de trouver un lien entre les trois protagonistes de cette pièce.

Marc Labrèche, avec les textes de Cocteau, nous fait vivre la personnalité marquée et étrange de ce poète en nous déclamant ses discours, perturbants pour les non initiés, mais nécessaire pour rythmer la pièce et délimiter ce que l’on pourrait définir comme des actes.

Marc Labrèche nous fait part d’une réelle maîtrise de son art en jouant deux personnages (le québécois et Cocteau) que tout oppose en créant une identité propre à chacun tant par sa gestuelle que par sa voix. Malgré la place que leur offre les salles de théâtres, les comédiens se cantonnent à jouer dans l’espace délimité par ce cube central. Parfaitement organisé la pièce force le spectateur à focaliser son attention au centre de la scène, il ne peut détacher son regard. Cette pièce ne comportant aucun temps mort ne permet pas aux spectateurs ou très peu de réaliser l’effort nécessaire à la compréhension des non dits dans cette œuvre. En revanche, l’incompréhension est vite rattrapée par la beauté technique de la mise en scène. L’organisation minutieuse et parfaitement orchestrée nous laisse sans voix et permet de distraire le spectateur tout en le trompant pour laisser aux assistants et aux techniciens la possibilité de travailler dans l’ombre.  Jeux de lumières, effets sonores et complexité du cube rendent stupéfait le spectateur qui est sans cesse en demande de nouveauté et en quête de surprise. Cocteau, Miles Davis ou le Québécois nous laissent découvrir le phénomène de l’addiction et transmettent d’une certaine manière cette dépendance aux spectateurs pour la pièce.

Entremêlant un humour incompréhensible et un désir d’honorer des grands esprits comme Cocteau. Robert Lepage nous livre une pièce époustouflante enfermant la peine de trois hommes au sein d’un cube. Ce dernier a su évoluer dans son temps en créant non pas une simple pièce de théâtre mais une œuvre d’art.

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