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La psychologie des foules

Essai rédigé par Ariane Garoff, étudiante en Année 3 option Design d’Interactivité à l’Ecole de Design Nantes Atlantique dans le cadre du cours d’Expression Écrite et Orale.

En France, le 14 juillet 1789, dans un contexte de disette, alors que le ministre Necker est renvoyé et que le peuple parisien craint la menace d’un complot aristocratique, une foule exaltée se réunit autour de la Bastille. Le gouverneur, Bernard Jordan de Launay, refuse de retirer ses troupes du faubourg de Saint-Antoine et ouvre le feu. Les mécontents s’amasseront autour de lui et feront preuve d’une cruelle inventivité dans le nombre de propositions pour l’exterminer. Parmi les nombreuses idées de pendaison, de lynchage ou de lapidation derrière un cheval, c’est la décapitation qui sera retenue. Cette célèbre scène est le sujet de nombreux tableaux car elle symbolise la liberté et l’indépendance du peuple français. Le sens commun définit la foule comme un synonyme d’un « grand nombre de personnes » comme dans les expressions suivantes : un bain de foule, se fondre dans la foule ou encore une foule de spectateurs mais également comme un rassemblement d’individus de nationalité, de statut social, de sexe ou de profession variés. Le mot revêt également un sens péjoratif avec une notion de cohue. Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales définit la foule comme « la presse qui résulte de la présence d’une multitude de personnes en un même lieu » ; en sociologie, elle est définie par « un groupe d’individus considéré comme un être collectif, ayant une unité psychologique et sociale, des caractères propres ». Si les foules ont la force de renverser des pouvoirs établis et par extension de transformer la politique des États, on peut alors se rendre compte de l’enjeu de l’étude des foules dans un contexte de leadership exercé par certains acteurs. Quels sont les éléments intrinsèques et extérieurs qui permettent aux foules d’exercer une puissance si intense ? Plusieurs auteurs se sont penchés sur cette problématique. C’est ce que met en lumière le corpus de textes regroupés dans l’ouvrage de 2007, intituléLa psychologie des foules, Recueil de textes – XIXe et XXe siècles, et également La psychologie des foules (1895), dont l’auteur est Gustave Le Bon et Relire la psychologie des foules (2011), de Jean-François Phélizon. Ces ouvrages constituent la  substantifique moelle de la réflexion qui va suivre.

De prime abord, la constitution de la foule et sa catégorisation la différencient d’un simple groupe. Les sentiments ont une place majeure dans la psychologie des foules, il en découle une moralité spécifique.

En outre, son raisonnement et son pouvoir d’imagination sont des éléments clés pour comprendre les vagues d’énergie qu’elle est capable de susciter.

Enfin, ses opinions sont variables et liées à différents facteurs. Il existe plusieurs manières de l’influencer. ­

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D’abord, on distingue deux typologies de foules: les foules hétérogènes dominées par la « race » et les foules homogènes. Parmi ces dernières, on peut compter les sectes dont le lien qui les unit est la croyance, les castes ayant comme points communs la profession et par extension souvent une éducation et un milieu spécifique, et les classes réunies autour d’habitudes et d’un style de vie commun ou d’intérêts partagés.

La foule se différencie du groupe par des caractères particuliers notamment par la loi de “ l’unité mentale des foules ” énoncée par le sociologue Gustave Le Bon. En effet, chaque personnalité individuelle s’évanouit au profit de « l’âme de la foule ». L’hétérogénéité (1)  de sa composition est une caractéristique récurrente dans son analyse. En revanche, il existe une réelle pensée collective. Les Hommes ont des niveaux sociaux et des degrés d’intelligence, de connaissance et de formation inégaux. Cependant, l’effet de masse les mènent à aligner leur pensée. Ils développent une manière d’agir et de réfléchir différente du raisonnement qu’ils auraient mené individuellement. Le phénomène d’uniformisation de la pensée s’explique par l’affirmation de l’inconscient face au conscient (2). En effet, s’il existe un fossé entre les connaissances et l’expérience d’une chimiste spécialisée en physique quantique et d’une femme de chambre non diplômée ; sur les plans sentimentaux, moraux, affectifs et religieux, finalement peu de différences existent. Au cœur de l’action, les deux femmes agiront et penseront à l’unisson puisqu’elles seront habitées par « l’âme de la foule » qui fonctionne sur l’inconscient. Le conscient éloigne, l’inconscient réunit.

Le syndrome de la contagion mentale est un autre élément indispensable à la compréhension de la foule. Les actes, les pensées et les attitudes sont excessivement contagieux car la suggestibilité des êtres dans un groupe est démesurée, à tel point que malgré leur instinct de survie, certains individus contrarient leur nature en se sacrifiant volontiers au nom du groupe ou de toute autre cause excitant leur sentiment. Ces actes peuvent contrarier leurs codes de conduite habituels et leurs valeurs et normes, comme l’intégrité, la survie … mais ils peuvent aussi aller à l’encontre de leur propre personnalité. En effet, la personnalité consciente s’évanouit et les laisse commettre les actes les plus contraires à leur caractère, leurs habitudes … Les ignorants et les envieux par exemple, ne sont plus les hommes qu’ils étaient individuellement car ils sont sous le joug de la masse.

La disparition du bon sens et de la logique est aussi caractéristique de la foule. La faculté d’observation, d’analyse et l’esprit critique qui en découle est paralysée par une force inconsciente supérieure.

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Les caractères d’une foule consistent en l’uniformisation de la pensée avec l’âme collective de la foule, le syndrome de la contagion mentale et la paralysie de l’esprit critique. Maintenant que nous sommes plus aptes à définir les foules et à les cerner, nous allons étudier leurs raisonnements et leur pouvoir d’imagination qui se trouvent être des éléments clés pour comprendre les vagues d’énergie qu’elles sont capables de susciter.

Les foules ont des réactions très particulières. Leur impulsivité et leur volatilité peuvent les faire passer subitement d’un sentiment à un autre comme de la férocité à la générosité, à l’héroïsme, … etc. Cette inconstance s’explique par le fait qu’elles sont sous l’emprise de l’excitation du moment et qu’elles n’ont pas d’envie durable ; elles sont dites « mobiles ». Selon Gustave Le Bon, la foule est « beaucoup plus sous l’influence de la moelle épinière que sous celle du cerveau ».

La quantité d’individus qui la compose développe un sentiment de supériorité et d’invincibilité. Les barrières entre le désir et sa réalisation tombent face à la puissance suggérée par le nombre. L’obstacle n’a plus la même valeur, il s’amoindrit au même titre que la crainte du châtiment laissant libre court à des excès. La seule opposition à l’action serait la conscience or elle est quasiment inexistante au sein d’une foule.

Cette dernière est dans un état d’attente, favorisant la suggestion et le passage à l’acte. La suggestion «s’impose immédiatement par contagion à tous les cerveaux, et établit aussitôt l’orientation » selon Le Bon. La masse est dépourvue d’esprit critique et fait preuve de crédulité devant des faits invraisemblables. Téléphone arabe, imagination déformante et propagation de faux signes sont les raisons de transformations de la réalité et constituent le noyau dur d’hallucinations contagieuses. Un individu évoque et suggère, ce qui produit une illusion chez les autres. Ce que l’observateur voit est déformé, ce n’est plus sa vision mais l’image suggérée par quelqu’un d’autre qui se répercute dans son esprit. Aussi curieux que cela puisse paraître, Julien Félix, dans son livre Courants et Révolutions de l’Atmosphère et de la mer (1860), décrit que par un jour ensoleillé et clair, l’équipage entier du navire « la Belle Poule », qui avait été pris dans la tempête et séparé d’une autre frégate quelques jours auparavant, a cru voir « des masses d’hommes s’agiter, tendre les mains » au loin sur un radeau et qu’ils « entendaient le bruit sourd et confus d’un grand nombre de voix ». En réalité, cette hallucination collective a été générée par la vigie qui a annoncé ce radeau mais une fois que tout le groupe a été convaincu et que l’amiral Desfossés a envoyé une troupe pour secourir les naufragés, l’illusion s’est dissipée. Les individus veulent se préserver du doute de l’incertitude, c’est pourquoi ils approuvent facilement les suggestions. Le soupçon devient une évidence incontestable.

L’impunité est la conséquence du pouvoir momentané, il est responsable d’une force brutale mais passagère. Les foules sont régies par des sentiments simples et extrêmes. Selon leur jugement il n’y a pas de demi-mesure ni de doute, soit l’affirmation est une vérité absolue soit c’est une erreur. Aucune contradiction n’est acceptée. Quand il n’y a pas d’autorité pour encadrer les groupuscules, les contradictions sont accueillies par des hurlements, de la fureur ou de la violence. Les foules respectent la force, elles sont impressionnées facilement et font preuve de servilité face au pouvoir. Si elles dressent des statues aux tyrans, c’est par crainte du châtiment. Pour avoir le plus d’impact possible, l’orateur doit exagérer, affirmer, répéter. Il ne doit pas raisonner mais convaincre à l’aide de sentiments violents, exagérés et/ou exacerbés. S’il respecte ce modèle de discours, les individus impressionnés seront maniables. En revanche, s’il perd sa force, le respect s’effacera, la statue sera alors détruite et avec véhémence. Une foule n’a pas d’instinct révolutionnaire ; elle est conservatrice mais agit dans l’instant, selon ses sentiments. Prenons par exemple les Jacobins (3) qui acclament Napoléon Bonaparte alors qu’il supprime les libertés et qu’il mène une politique avec une main de fer. La foule peut passer de la vénération d’un leader despotique à son expulsion puis à la lassitude du désordre pour finalement en élire un autre. Elle possède un instinct conservateur irréductible ; elle respecte les traditions, craint la nouveauté et revient presque toujours aux institutions. Le Bon l’explique dans sa volonté de subvenir aux besoins héréditaires de la race.

Les foules trop impulsives pour être exemplaires font pourtant parfois preuve de moralité dans leurs actes d’abnégation, de dévouement, de désintéressement, de sacrifice, de besoin d’équité au nom de la gloire, de l’honneur, de la religion, de la patrie… Prenons pour exemple les Croisades de volontaires de 93. D’un côté, elles étaient capables des pires crimes : saccages, pillages et incendie, mais d’un autre, elles se faisaient massacrer pour des croyances « qu’elles comprennent à peine » selon Le Bon. L’intérêt personnel qui prime chez l’individu isolé s’efface au profit de la foule pour lui permettre d’accéder au dévouement et au désintéressement. De nombreux faits historiques illustrent le fait que les foules sont capables de moralité élevée malgré leur « mentalité singulièrement inférieure » (4). Taine, philosophe, critique et historien français explique que les massacreurs de Septembre déposaient sur la table des comités les effets personnels des victimes alors qu’ils auraient pu les dérober.

Les foules raisonnent sur une base d’association, de succession ou de ressemblance. La logique collective peut être faussée car elle généralise immédiatement des cas particuliers et manque de jugement précis à cause de la privation de l’esprit critique. Les foules sont plus facilement persuadées que convaincues. Les démonstrations logiques ont peu d’influence sur elles. Lors d’une analyse ou d’une relecture, on peut être très étonné de la faiblesse de certains discours ayant pourtant exercé un impact énorme sur leurs auditeurs. L’orateur a su évoquer des images convaincantes et résonnant dans l’imaginaire mais il n’a nullement établi de raisonnement logique. Certaines idées erronées pénètrent facilement les esprits car la majorité des hommes dans la foule ne savent pas se forger une opinion basée sur leurs propres raisonnements.

Tout ce qui frappe l’imagination des groupuscules se présente sous forme d’une image forte ou de faits marquants et grands : une victoire, un crime, un miracle ou un espoir. Les images suscitent les sentiments, elles terrifient ou séduisent et deviennent des mobiles d’action. C’est sur l’imagination populaire et le légendaire que se sont fondées la puissance des conquérants et la force des civilisations. Les religions comme par exemple le Bouddhisme, le Christianisme et l’Islamisme sont les conséquences directes ou lointaines d’impressions fortes produites sur l’imagination des foules. « C’est en me faisant catholique » disait Napoléon au Conseil d’État « que j’ai fini la guerre de Vendée ; en me faisant musulman que je me suis établi en Égypte, en me faisant ultra mondain que j’ai gagné les prêtres en Italie. Si je gouvernais un peuple de Juifs, je rétablirais le temple de Salomon ». L’art d’impressionner l’imaginaire des foules c’est connaître l’art de les gouverner.

Les convictions des masses revêtissent une « forme religieuse ». Il existe en effet une sorte de fanatisme récurrent qui peut s’appliquer à un dieu, une idole, un héros, une idée politique, une religion… Cette adoration possède toujours des caractères similaires : un être supposé supérieur, la crainte de la puissance, une soumission aveugle aux commandements, un désir de répandre ses dogmes ou encore une stigmatisation systématique des opposants aux idées du vénéré les désignant comme ennemis. Ce sentiment religieux est provoqué par un leader qui permet à l’homme de trouver son bonheur dans l’adoration et le pousse à sacrifier sa vie pour une cause, ou pour l’idole lui même.

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La foule psychologique fait preuve d’une logique particulière qui est inconstante, impulsive, malléable, simpliste et conservatrice. En revanche, elle fait parfois preuve de valeurs admirables. Nous allons désormais étudier les facteurs qui ont une mainmise sur elle. D’une part elle est l’héritière de croyances collectives et anciennes, mais de l’autre, elle est influencée in medias res et conjoncturellement. Un leader talentueux associé à la notion de prestige joueront un rôle majeur. Ses croyances varient selon plusieurs facteurs.

Selon Le Bon, la race, la tradition, le temps, les institutions politiques et sociales, l’instruction et l’éducation sont des facteurs lointains qui exercent un pouvoir sur les croyances et les opinions des foules. Les facteurs immédiats: les images, les mots et les formules sont plus pertinents à analyser car ils permettent la compréhension de faits actuels. Les mots s’usent lentement, ils vivent, sont transitoires et mutent d’âge en âge et de civilisation en civilisation. Ce n’est pas leur sonorité qui change mais leur sens. Ils sont mobiles, transitoires et changeants mais possèdent une force démesurée grâce à la résonance des images qu’ils créent dans les âmes. Parfois, les mots évoquent des images éloignées de leurs définitions réelles ou alors les images ne représentent qu’une partie du concept du mot (5). Par exemple, le mot liberté sera représenté par notre imaginaire comme la Marianne brandissant un étendard ou par cette rage violente que nos ancêtres ont déployé pour l’obtenir. Selon les Russes, la définition du même mot est différente. Lors d’une conférence, un traducteur (6) expliquait que le mot liberté signifiait pour le peuple russe une liberté politique mais pas une liberté de penser. Le contexte fait donc aussi émerger des définitions variables. Les concepts larges laissent une grande place à l’interprétation et donnent une puissance immense aux foules. L’homme d’État a le pouvoir de faire accepter des atrocités en maniant habilement les mots (7). Taine remarque justement qu’en invoquant la liberté et la fraternité, les Jacobins ont pu installer une tyrannie. En modifiant les formulations sans changer la chose qui est désignée, certaines idées rejetées seront alors acceptées par la majorité. Dans Le Judicieux, Tocqueville fait remarquer que le travail du Consulat et de l’Empire consistait surtout à habiller de nouveaux mots la plupart des institutions du passé, à remplacer par conséquent des mots évoquant de fâcheuses images dans l’imagination par d’autres dont la nouveauté empêchait de telles évocations. La taille est devenue la contribution foncière, la gabelle : l’impôt sur le sel, les aides : les contributions indirectes, la taxe des maîtrises et jurandes s’est appelée patente, … et cetera.

Un autre facteur d’incidence immédiate est l’expérience qui implante solidement des idées dans l’esprit des foules à la condition d’être perpétuées et de se répéter de génération en génération.

Très sûr de lui et doté d’un charisme magnétique, le meneur s’installe instinctivement. Bouddha, Jésus et Jeanne d’Arc sont des exemples de leader renommés. Bonaparte représente bien ce prestige qui relève presque du divin. En 1815, alors qu’il montait l’escalier des Tuileries avec le maréchal d’Ornano, le général Vandamm, soudard révolutionnaire brutal, disait de Napoléon : « Mon cher, ce diable d’homme exerce sur moi une fascination dont je ne puis me rendre compte. C’est au point que moi, qui ne crains ni dieu ni diable, quand je l’approche, je suis prêt à trembler comme un enfant, et il me ferait passer par le trou d’une aiguille pour me jeter dans le feu. ». La volonté d’un chef est un noyau dur autour duquel se forment et s’identifient les opinions. Les idées et les convictions envahissent si bien le leader que plus rien ne compte autour de lui et que toute doctrine opposée à la sienne est considérée comme erreur absolue. Son pouvoir de rassemblement et de cohésion provient de sa foi et de ses croyances. Les moyens d’actions des meneurs sont : l’affirmation, la répétition et la contagion. Napoléon insistait sur le phénomène de répétition qui était pour lui une clé de la rhétorique. Aussi, plus la phrase est courte, plus elle s’établira aisément dans les esprits. La suggestion d’un leader suffit parfois à donner aux foules l’impact nécessaire pour le passage à l’action. Ancrer des idées profondément est un processus lent qui nécessite un recours à l’affirmation. Selon Gustave le Bon, le prestige est « la fascination qu’exerce notre esprit sur un individu, une œuvre ou une doctrine », il « paralyse toutes nos facultés critiques et remplit notre âme d’étonnement et de respect». Il peut être lié à un mythe, une réputation, un nom, un héritage …. Mais l’habit ne fait pas le moine et le prestige peut cacher un véritable despote mal intentionné. Le tristement célèbre Adolph Hitler, autodidacte et orateur brillant, a répandu son idéologie nazie à cause de son aura et de ses formules. 6 millions de personnes trouveront la mort dans des camps de concentration. Le prestige est souvent coiffé d’apparat comme les robes et les perruques des juges ou le bâton doré du magistrat. Le prestige fausse le jugement au nom du respect que l’on en a. À noter que le succès est temporaire et que l’insuccès peut renverser brutalement le prestige (8).

Une fois pénétrée dans l’âme des foules, une idée dispose d’un pouvoir démesuré. Gustave le Bon établit deux types d’idées. Les idées momentanées « accidentelles » ou « passagères » dépendent du moment et sont en constante évolution ; beaucoup d’entres elles sont transitoires et peu deviennent majeures. Elles sont nombreuses, superficielles et très changeantes car elles naissent du hasard, du changement de milieu et elles sont inextricablement liées à la suggestion et la contagion ; bien qu’éphémères, elles découlent de la foi majeure et ont comme souche commune une opinion plus ancrée, dite « fondamentale ». Il s’agit par exemple de la mode aujourd’hui, des courants littéraires et artistiques comme le romantisme et le naturalisme ou alors des partis politiques. Les monarchistes, les radicaux, les impérialistes et les socialistes sont des regroupements momentanés ayant comme idéal commun une idée ancrée : la structure de notre société pour atteindre la paix et l’harmonie.

L’autre catégorie d’idées, héréditaire et stable, se base sur un réseau d’opinions et de coutumes profondément ancrées qui, par conséquent, ont un impact sur le comportement. Autrefois, la religion était une idée fondamentale, aujourd’hui la démocratie en est une. Le sociologue Gustave Le Bon présente cette deuxième catégorie sous la métaphore du fleuve suivant son cours lentement dans le temps alors que les idées « accidentelles » ou passagères seraient les vaguelettes qui s’agitent à la surface. Au premier coup d’œil, les vaguelettes sont les plus visibles sur l’eau tout comme les idées momentanées sont les plus médiatisées et visibles dans une société. Les croyances fixes sont peu nombreuses et difficiles à imprimer durablement mais elles marquent les ères et constituent, selon Le Bon, la « charpente des civilisations ». Leur force réside dans le fait qu’elles s’exercent inconsciemment dans l’âme, qu’elles régissent la conduite et qu’elles érigent les institutions et influencent les arts. La société fonctionne sur ces croyances fixes : les hommes d’action les réalisent, les législateurs les appliquent et les philosophes les traduisent. Les humains sont de fervents défenseurs des croyances établies, qu’elles soient vraisemblables ou invraisemblables. Au Moyen-âge par exemple, les inventeurs et les novateurs étaient brûlés vifs s’ils osaient les contredire. Cependant, il arrive qu’elles soient ébranlées, ce qui conduit une civilisation à muter, se renouveler, changer.

La tendance actuelle est l’absence de direction de l’opinion par rapport au passé (9), l’émiettement des convictions, la dissolution des croyances générales et l’indifférence croissante envers celles-ci, donc une mutation de ces grandes idées fondamentales, mais aussi la libéralisation de la pensée et des mœurs et la puissance croissante des foules face à un contre-pouvoir faible avec notamment le droit à la grève. La presse et les médias informent mais ne sont plus les guides de l’opinion. Leur préoccupation est désormais mercantile car ils épient l’opinion changeante afin de satisfaire la curiosité des individus et de générer un maximum de bénéfice. D’un jour à l’autre, la renommée d’un homme politique peut décliner. Ces fluctuations permanentes favorisent encore plus le côté éphémère des croyances.

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En conclusion, de nombreux phénomènes éclairent la psychologie des foules et aident à appréhender leur force au cours de l’histoire. D’abord, les foules ont une âme collective, elles subissent la contagion ; l’esprit critique de chacun de ses membres est momentanément paralysé. Des mécanismes internes lui infligent un raisonnement basé sur la persuasion ; elle est qualifiée de corruptible, permissive et conservatrice bien que, parfois, elle agisse selon des valeurs honorables. Elle est influencée par des mots prononcés et des images suggérées maniés par des leaders. Les idées qui pénètrent son âme sont soit accidentelles soit héréditaires et anciennes. « L’âge où nous entrons sera véritablement l’ère des foules», selon Jean-François Phélizon. Quelles seront donc les croyances fondamentales sur lesquelles s’édifieront les sociétés qui succèderont à la nôtre ?

La conjoncture fait chanceler tour à tour les piliers de nos civilisations. À cause de pouvoirs et révolutions successifs, déclenchés par les foules, nos sociétés reposent sur des ruines d’idées mortes ; idées auxquelles nos ancêtres croyaient avec ferveur. Par un processus lent et progressif, la voix des masses écrase les traditions politiques et religieuses­. Son pouvoir croît sans cesse et c’est dans son âme que naîtra une nouvelle idée, un nouveau paradigme.

Afin d’éviter à une idée néfaste de s’immiscer dans la cervelle des peuples, sensibilisons l’humanité à l’analyse de la puissance de la psychologie des foules.

(1) La foule est composée « d’éléments hétérogènes soudés, absolument comme les cellules d’un corps vivant formant par leur réunion un être nouveau manifestant des caractères fort différents de ceux que chacune de ces cellules possède.» Gustave Le Bon, La psychologie des foules.

(2) «L’agrégat de la foule n’est point la somme des pensées et de l’intelligence de chacun de ses membres, mais bien la naissance d’un fonctionnement nouveau basé sur un raisonnement impersonnel.» G. Le Bon, La psychologie des foules.

(3)« Membre d’un club politique révolutionnaire installé à Paris dans l’ancien couvent dominicain, qui se signalait par des idées démocratiques avancées d’une extrême intransigeance. » CNRTL

(4)« Observées dans la plupart de leur actes, les foules font preuve le plus souvent d’une mentalité singulièrement inférieure ; mais il est d’autre actes aussi où elles paraissent guidées par ces forces mystérieuses que les anciens appelaient destin, nature, providence, que nous appelons voix des morts, et dont nous ne saurions méconnaître la puissance, bien que nous ignorions leur essence. »JF Phelizon, Relire la psychologie des foules.

(5)« La puissance des mots est liée aux images qu’ils évoquent et tout à fait indépendante de leur signification réelle ». G. Le Bon, La psychologie des foules.

(6) Conférence donnée en 2012 à la « Chapelle de l’oratoire » au théâtre du « Grand T », à Nantes, par le traducteur de Anton Tchekhov nommé André Markowicz.

(7) Les Jacobins ont pu « installer un despotisme digne du Dahomey, un tribunal pareil à celui de l’Inquisition, des hécatombes humaines semblables à celles de l’ancien Mexique ». Taine.

(8)« C’est toujours avec fureur que les croyants brisent les statues de leurs anciens dieux. » G. Le Bon, La psychologie des foules.

(9) « À l’époque précédente, peu éloignée pourtant, les opinions possédaient encore une orientation générale; elles dérivaient de l’adoption de quelque croyance fondamentale. » G. Le Bon, La psychologie des foules.

 

 

2 réponses à “La psychologie des foules

  1. L’essai ne devrait-il pas plutôt s’intituler « Comment l’on pensait la psychologie des foules il y a un 100 ans » ?
    Où en sont les connaissances ethnologiques et psychosociologiques sur le sujet, un siècle plus tard ?
    Pense-t-on encore pouvoir analyser sérieusement des mouvement comme Tian’anmen, la Place Tahrir, les marches blanches, les contre-sommets, les indignés, occupy, les masses critiques, les flashmobs et autres, avec une telle grille de lecture ?

    J’ai encore en tête les scènes du film « Diaz – Un crime d’état » du réalisateur Daniele Vicari sorti au début de ce mois de juin en France, et l’évocation de la foule me fait instantanément penser à l’arsenal répressif pléthorique que développe partout à travers le monde l’ensemble des « démocraties » modernes afin de « contenir » leurs propres citoyens…

    « Diaz » ou l’insoutenable violence de l’Etat : http://www.courrierinternational.com/article/2013/06/03/diaz-ou-l-insoutenable-violence-de-l-etat

    Contenir les foules et éviter les morts – les armes anti-émeutes :
    http://taiaut.wordpress.com/2013/06/17/contenir-les-foules-et-eviter-les-morts-les-armes-anti-emeutes/

  2. Oui, l’essai s’inspire beaucoup de Le Bon, comme dit en introduction, il s’agit là de la « substantifique moelle » de la réflexion.
    On y trouve cependant des réflexions très actuelles, l’analyste du discours que je suis parfois le voit notamment à travers la réflexion sur la subjectivité du mot et son pouvoir d’évocation. Si l’on s’attache aux travaux de Damon Mayaffre, par exemple, sur les discours politiques, on y trouve des réflexions semblables.
    Pour le reste, il est intéressant, effectivement, de voir tout ce que l’on trouve actuellement sur ce sujet, merci pour tous ces liens très riches !

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