Design et sciences humaines : le rôle de l’observation

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La chaire Environnements connectés Banque Populaire Atlantique – LIPPI fonctionne grâce à une équipe pluridisciplinaire et complémentaire. Hilda Zara, titulaire d’un doctorat en « sultainability studies » et chargée de recherches, fait le lien entre les sciences humaines et sociales et la recherche par le design. Elle nous explique l’intérêt de croiser les disciplines et fait la lumière sur un rôle particulier et fondamentale dans les approches expérimentales : l’observation.

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  • Qu’est-ce que l’observation ? A quoi sert de se mettre en posture d’observateur pour évaluer  ?

L’observation est la description systématique de comportements, événements et objets dans un milieu social (Marshall et Rossman, 1989). L’observation permet d’avoir accès à des phénomènes sociaux tels qu’ils se produisent dans des environnements réels. Dans les sciences sociales, il y a divers types d’observations. Si on les plaçait dans un continuum, d’un côté il y a les observations très structurées et standardisées où l’observateur est à distance du phénomène qu’il observe pour recueillir des données quantifiables (nombre de personnes, nombre d’objets, fréquence de comportements catégorisés en avance, durée des comportements), qui pourront être traités avec des outils statistiques. D’autre part, il y a les observations très peu structurées et pas stadardisables appelées observations participantes[1], où l’observateur est en immersion dans le milieu, ce qui lui permet d’avoir une compréhension plus en profondeur du pourquoi et comment ces interactions ont lieu dans un contexte en particulier. Dans ces observations, le chercheur devient suivant un participant des activités quotidiennes qu’il essaie de comprendre et, par conséquence, il est amené constamment à réfléchir sur son propre vécu et son rôle sur le déroulement des activités qu’il observe. Même si l’observation est une méthode fondamentale dans la recherche sociale, rarement elle est utilisée de manière exclusive. Un chercheur qui conduit une observation participante, par exemple, fera des entretiens et pourra développer d’autres outils qui lui permettront établir des échanges avec et entre les participants plus facilement.

Dans le cadre de l’« user research[2]», l’observation est une méthode très utile pour mieux comprendre et évaluer les expériences que les usagers ont avec un produit ou un service. L’observation in situ devient clef quand on explore des problématiques auxquelles les usagers ne peuvent pas répondre directement. Soit parce qu’ils n’y réfléchissent pas, parce que ce qu’ils pensent de leur propre comportement n’est pas forcement fidèle à leurs pratiques quotidiennes, ou parce que les réponses qu’on peut obtenir sont trop biaisés parce que les usagers considèrent une réponse désirable. Parfois, l’observation est la seule manière d’avoir accès aux individus ou aux groups concernés par la problématique en question (Goodman, Kuniavsky et Moed, 2012). C’est souvent le cas des recherches que nos étudiants du cycle master Ville durable mènent dans le cadre des projets implantés dans des espaces publics. Dans la complexité des enjeux sociétaux de la ville, c’est à travers l’observation sur le terrain qu’on peut identifier les flux, les points et moments de forte interaction, les difficultés auxquelles les individus et groupes font face dans le lieu, enfin, mieux comprendre les pratiques sociales et usages des personnes qui habitent et font vivre ces espaces.

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  • Pourquoi coupler observation et design ? Quel est l’intérêt d’associer les sciences humaines et le design ?

L’observation telle qu’elle est définie et pratiquée dans les sciences sociales peut fournir des informations clefs pour le processus créatif. S’appuyer sur des analyses des observations rassure les designers par rapport à la pertinence et l’impact social de leur concepts vu qu’ils répondent à des besoins identifiés comme réels. Cependant, pour les designers l’observation va au-delà du recueil et l’analyse de données. Avec leur propre sensibilité, les designers ont une autre approche à l’observation qui inspire aussi leur travail. L’observation sur le terrain pour le designer est axée sur leur curiosité, une attention particulière aux éléments qui suscitent leur intrigue, la documentation visuelle, les discussions avec les clients, la narration et l’exploration des détails. Le design est porté par une compréhension propre au design et non pas par les données. En plus, le travail d’observation du designer a une autre spécifité, le designer produit des outils tangibles pour approfondir cette compréhension qui est aussi enrichie par l’utilisation de modèles et prototypes (Koskinen, Zimmerman, Binder, Redström et Wensveen, 2011).

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  • Quelle est l’importance de l’observation pour les expérimentations menées par la chaire Environnements connectés Banque Populaire Atlantique – LIPPI ?

Lors des expérimentations que nous menons avec la chaire Environnements connectés Banque Populaire Atlantique – LIPPI, l’observation sert à deux propos. D’abord comme une des méthodes qui nous permet de recueillir des informations sur les usagers et les usages des espaces, produits et services avec lesquels nous expérimentons et qui vont nourrir des projets de design dans leurs différentes étapes (idéation, modélisation et évaluation). Dans ce cas, l’approche de la chaire est très intéressante parce que nous sommes dans la perspective de croiser des observations immersives peu structurés avec les données environnementales recueillis à travers des capteurs MIDIR. Les MIDIR nous apportent des données qui nous permettent d’obtenir des réponses précises par rapport au nombre de personnes présentes dans un espace à un moment déterminé, la fréquence de passage, la durée de certaines interactions en plus de la température, de l’humidité et du niveau sonore. D’autre part, les observations qualitatives ou participantes nous aident à comprendre pourquoi ou comment ces interactions identifiées par les capteurs ont eu lieu.

En plus, nous observons tout au long des expérimentations de manière systématique. Ces observations longitudinales et en temps réel ont pour objectif de mieux comprendre les processus même d’expérimentation par le design dans un cadre pédagogique. Comment les designers et les étudiants s’y prennent face à un projet complexe ? De quels outils se servent-ils pour mieux comprendre leur contexte d’intervention et pourquoi ? Quels outils développent-ils ? Comment ces outils sont développés ? De quelle manière intègrent-ils les différents éléments de leurs recherches dans des propositions de services et de conceptualisation des espaces ? Comment et quand interagissent-ils avec les usagers de l’espace et des services en question? A quels challenges font-ils face dans ces processus ?. Ces observations nous permettent d’avoir un regard critique vis-à-vis de notre propre démarche de recherche par le design, mais surtout, de pouvoir communiquer sur nos expériences et faire évoluer nos méthodes de travail.

Références

Goodman, E., Kuniavsky, M. et Moed, A. (2012), Observing the user experience. A practitioner’s guide to user research » Waltham, Elselvier.

Koskinen, I., Zimmerman, J., Binder, T., Redström, J. et Wensveen, S. (2011), « Design research through practice from the lab, field, and showroom » Waltham, Elselvier.

Marshall, C. et Rossman, G.B., (1989), « Designing qualitative research », Newbury Park, Sage.

[1] L’observation participante est utilisée dans divers disciplines des sciences sociales (anthropologie, sociologie et psychologie) comme une méthode qualitative de recueil de données sur les personnes, processus et cultures d’un milieu particulier.

[2] « La User research vise à comprendre comment les personnes interprètent et utilisent des produits et des services. Elle est utilisée partout, des sites Web, aux applications portables, à l’électronique grand public, à l’équipement médical, aux services bancaires et au-delà » (Goodman, Kuniavsky et Moed, 2012, p.3)

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