La smart city du point de vue du designer

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A l’occasion du premier anniversaire de la chaire Environnements connectés Banque Populaire Atlantique – LIPPI, Grégoire Cliquet, directeur scientifique, Jocelyne Le Boeuf, directrice recherche et valorisation des Design Lab au sein de l’École de design Nantes Atlantique, et Christine Vignaud, responsable pédagogique du Ville Durable Design Lab, proposent de revenir sur cette année d’activités. Cette présentation a eu lieu dans le cadre de l’événement « Smart la ville : la vie en mode connecté » le 25 juin 2015.

Grégoire Cliquet, Jocelyne Le Boeuf et Christine Vignaud

Grégoire Cliquet, Jocelyne Le Boeuf et Christine Vignaud

– Quels sont les objectifs de la chaire Environnements connectés Banque Populaire Atlantique – LIPPI ? De quels questionnements part-on ?

Grégoire Cliquet :

On peut effectivement s’interroger sur la présence du design dans la ville connectée. Il faut rappeler que le design, de par sa transversalité, est capable de fédérer différents acteurs autour d’une thématique très complexe, telle que la ville. Aujourd’hui, la complexité ne peut plus être appréhendée par un seul domaine et ne doit absolument pas être le monopole de la technique. En effet, on nous propose souvent des systèmes techniques dans lesquels on exclut complètement l’utilisateur. Ce sont des systèmes très opaques, très fermés, on parle alors de M2M (Machine to Machine). La question que l’on pose c’est : « et l’humain dans tout ça ? ». Est-il est complètement passif  ? Est-ce une victime parce que « cyber surveillé » ? en subissant un modèle pratiquement à son insu ? Ou bien… est-ce que l’on travaille sur une ville à vivre qui rassemble des individus qui peuvent profiter des avantages apportés par la technologie ? Une informatique que je qualifierais d’informatique « d’assistance », voire préventive. Au sein de la chaire Environnements connectés Banque Populaire Atlantique – LIPPI, nous proposons un modèle et un positionnement qui permettent d’impliquer l’usager dans le processus global de réflexion.

– Vous évoquez les méthodes et outils pour appréhender ces nouveaux défis, qu’est-ce que l’on peut faire à partir de données ?

Grégoire Cliquet :

Le numérique est un matériau extraordinaire, malléable, transformable, recyclable, réutilisable… Mais il n’y a pas véritablement de méthode pour concevoir avec des données. On peut évoquer, par exemple, la notion de « data driven services » (services dirigés par la data). Pour le design, c’est un formidable terrain de jeux ! Parce que cette plasticité unique est à la fois fascinante et offre un nombre infini de combinaisons possibles. Au-dessus des villes flotte une couche informationnelle invisible, omniprésente. Travailler à la rencontre de ces deux univers et conférer à l’environnement physique, tangible, matériel, la plasticité du numérique est particulièrement excitant !

Christine Vignaud :

Effectivement, on a dans l’espace urbain cette confrontation entre quelque chose de très immobile, l’architecture qui ne bouge pas, et quelque chose de très pervasif et fluide tel que peut l’être le numérique. Le numérique est omniprésent mais relativement peu visible, il ne se matérialise pas nécessairement de manière tangible bien qu’il soit présent. La confrontation de ces deux univers nous oblige à reconsidérer nos processus de conception des espaces urbains, notamment parce qu’il faut désormais intégrer la notion de temps à ce qui ne se percevait jusque-là que spatialement. Les citadins ne se comportent plus de la même manière dans l’espace public, cela implique de nouvelles ergonomies d’usages dans la ville. Lorsque l’on nous confie la tâche de concevoir nos espaces communs, nos espaces de vie, il faut s’attacher à connaître ces nouvelles pratiques.

– La notion de transdisciplinarité commence donc à devenir fondamentale ?

Jocelyne Le Boeuf :

Le design est par nature interdisciplinaire, c’est un métier de projet qui se mène avec différents acteurs. On a développé dans nos Design Labs cette notion de pluridisciplinarité : comment on travaille non seulement entre différents métiers du design (designers d’espaces, de produits, d’interactivité) mais aussi en pluridisciplinarité avec des architectes, urbanistes, géographes, etc. C’est ce qui fait la qualité du design en tant que discipline de médiation entre différents métiers. On travaille beaucoup sur ces notions à l’École de design Nantes Atlantique. C’est un axe de réflexion, de recherche. Il s’agit de voir comment on peut travailler tous ensemble, quelles sont les limites des connaissances de chaque discipline, à partir de quel moment je suis sur mon terrain d’expertise, à quel moment je le quitte. Nous avons là un sujet de réflexion crucial à développer au sein des Design Labs.

– On parle souvent de design de services, de ville adaptable, d’environnements ubiquitaires, que recouvrent ces différentes notions ?

Grégoire Cliquet :

L’ubiquité est la possibilité d’être présent simultanément à différents endroits au même moment. Un environnement ubiquitaire, « pervasif » ou « ambiant » est un environnement capable d’analyser en temps réel l’ensemble des phénomènes et actions dont il est témoin. Or aujourd’hui force est de constater qu’une grande partie des recherches dans le domaine ne traitent quasi exclusivement que de l’infrastructure pour ces objets/lieux le format qui va permettre la connexion, la convergence du tout et surtout la question de la récupération des données. Comment créer un système expert « intelligent » à partir du moment où l’utilisateur garderait ses données ? Ou un service par lequel il pourrait uniquement s’il le souhaite marchandiser ses données. A l’échelle de l’individu, c’est une question essentielle… Quand Google rachète 3,2 milliards de dollars la société Nest qui produit des thermostats connectés, c’est pour comprendre le comportement des individus chez eux pour pouvoir encore mieux anticiper leurs besoins et leur « adresser » encore plus d’offres commerciales.

Christine Vignaud :

Il est également possible de concevoir une architecture qui soit, à certains égards, hyper contextualisée grâce au numérique et grâce à la collecte de data dans un espace temps très délimité. C’est le cas sur le projet Oxford Circus Crossing à Londres où l’on a hyper contextualisé le design urbain. On est parti d’une analyse avec des capteurs, de la fréquentation de ce carrefour, des comportements des individus, avec une attention portée sur les extreme users, les utilisateurs extrêmes, et on a commencé à modéliser l’espace à partir de cela. Le numérique peut donc être utile pour modéliser à la fois des choses présentes existantes, mais également faire une projection d’usages. On peut alors adapter l’agencement d’espaces urbains et les dimensionnements aux flux qui ont pu être comptabilisés.

– Vous évoquez le désencombrement des rues, l’élargissement des trottoirs, assiste-t-on à la naissance de nouvelles urbanités ?

Christine Vignaud :

On est dans une forme de conception urbaine par le numérique, grâce au numérique, par des systèmes de captation et de gestion en temps réel. Londres est une ville assez pionnière en la matière, par exemple le métro y est hyperconnecté et renvoie des informations contextuelles en permanence pour être dans une efficacité absolue de fonctionnement. Cette ville connectée est une ville qui peut répondre assez immédiatement à tout problème qui serait enregistré ou constaté. Il y a donc un souci de rendre les espaces adaptables et flexibles.

– Tout ça ça dépend d’un contexte qu’il faut modéliser, qu’est-ce que le context aware services exploré au sein de la chaire Environnements connectés Banque Populaire Atlantique – LIPPI ?

Grégoire Cliquet :

La prise en compte du contexte courant de l’utilisateur permet de lui délivrer le bon service au bon moment ou d’adapter un service générique. Nous utilisons donc les informations environnementales, qui vont dépasser le simple cadre de la situation géographique ou de la géolocalisation de l’utilisateur, pour induire beaucoup plus de données comme la température, le vent, l’ensoleillement, etc… Nous couplons ces informations avec des données physiologiques, que ce soit sa fréquence cardiaque, sa sudation, etc… toutes les données physiologiques de l’individu qui vont pouvoir encore plus traduire le contexte courant de l’utilisateur. A partir du moment où on dispose d’une définition très précise de ce contexte, on peut alors imaginer que la ville « distribue » des services adaptés en interprétant l’ensemble de ces données. On peut aller jusqu’à prévoir le comportement des individus… ce qui est assez effrayant et c’est pour cela que nous souhaitons que ces technologies soient mises au service de l’usager et non l’inverse.

– Quelles sont ces applications contextuelles possibles ?

Grégoire Cliquet :

Elles vont des informations relatives à notre situation géographique jusqu’à la possibilité de pouvoir agir « tangiblement » sur notre environnement, et c’est cette dernière notion qui nous intéresse et nous réunit. On pourrait donc avoir des villes dynamiques, où l’on pourrait reconfigurer les espaces pour créer de nouvelles expériences, faciliter les déplacements par l’analyse en temps réel des flux. On interroge alors la capacité de la ville à se transformer, via des systèmes qui ne sont pas forcément très complexes à mettre en œuvre, comme du mobilier urbain « mécanisé ».

Christine Vignaud :

Il est évident que le positionnement d’un banc dans l’espace public peut parfois relever de choix plus ou moins arbitraires, en adéquation avec un plan-masse ou pour répondre à des besoins strictement réglementaires. Aujourd’hui, il faut également imaginer la possibilité pour ce mobilier de bouger ou de nous accompagner. On doit sortir des choix arbitraires et peut-être parfois trop réglementaires pour mieux s’adapter aux usages et aux pratiques des citadins.

C’est ce que nous avons expérimenté avec les étudiants du China Studio à Shanghai. Nous avons mené des pérégrinations urbaines dans la mégalopole chinoise et à certains endroits nous nous sommes arrêtés, pour constater des zones de frictions, des noeuds, quelque chose qui ne circulait pas. Or, on sait que quand le flux s’interrompt, c’est là où l’événement arrive, un événement qui peut être plus ou moins heureux d’ailleurs. Aux abords de l’hôpital Huashan à Shanghai on s’est aperçu qu’il y avait des soucis de congestions que l’on a essayé de comprendre. On s’est rendu compte que tous ceux qui accompagnaient les patients dans l’hôpital étaient en partie responsables de cette congestion. On s’est donc intéressé à cet accompagnant, et c’est à partir de lui qu’on a pu commencer à définir de nouveaux services conçus pour lui. On a senti qu’il pouvait y avoir à cet endroit un besoin que cet utilisateur n’arrivait pas à exprimer. Après avoir étudié le parcours de l’arrivée et de la sortie de l’hôpital, on en a déduit une nécessité d’intervenir à plusieurs niveaux. On a commencé par du design d’accès, en travaillant sur les flux automobiles (véhicules hospitaliers, taxis, véhicules personnels), en proposant des nouveaux sens de circulation, voire de nouveaux éléments de l’infrastructure que l’on pourrait venir greffer sur l’existant. Puis on s’est intéressé plus en profondeur à l’accompagnant afin de lui proposer, grâce à un service ubiquitaire, la possibilité d’être en contact permanent avec la personne qu’il est venu accompagner (via un bracelet et une application). Nous lui avons également donné la possibilité de s’installer au niveau du frontage et du pied d’immeuble de l’hôpital, dans une double peau, et d’accéder à un certain nombre de services, via ce frontage connecté. Ainsi, il pourrait attendre tranquillement, ne pas encombrer les espaces extérieurs et connaître en temps réel la position et les déplacements de la personne malade. Ici, le design de services a apporté du confort à plusieurs niveaux.

– Peut-on alors dire que le service conditionne l’espace, ou en tout cas qu’il y a une vraie interaction entre les deux ?

Grégoire Cliquet :

C’est ce vers quoi tendent nos recherches. Pendant cette première année d’existence,  nous avons recherché un positionnement spécifique. Des projets à Shanghai ou à Nantes, ont été réalisés pour expérimenter le croisement de données physiologiques et de données environnementales. Qui définit la recette ? Part-on des données ou des usages ? Nous avons expérimenté ces deux approches qui sont complémentaires. Se pose sysrématiquement la question : de quelles données dispose-t-on et à quel moment ? Est-ce qu’on a d’abord une idée de l’expérience qu’on veut faire vivre ou est-ce qu’on est dans une démarche exploratoire à travers des données que l’on peut utiliser ? L’opportunité de cette chaire de recherche est de pouvoir explorer les modes de conception des services, applications, environnements de demain.

Jocelyne Le Boeuf :

Ces nouvelles conceptions d’espaces et de services posent des questions de recherche fondamentales que l’on souhaite aborder dans la revue Sciences du design. Cette revue est à l’initiative d’Alain Findeli, théoricien du design qui enseignait à l’université de Montréal et de Nîmes et de Stéphane Vial enseignant chercheur à l’Université de Nîmes qui est également le directeur de la revue. Le premier numéro est paru au mois de mai 2015. C’est la première revue de recherche en design, par le design, en langue française, éditée aux Presses Universitaires de France. L’École de design Nantes Atlantique s’est associée à l’école d’art et de design de Genève (HEAD), à l’ENSCI, à Strate Collège, et à l’université de Nîmes pour soutenir ce projet. Le premier numéro pose la question de savoir ce que peut être la recherche en design, à savoir comment on passe d’une activité de métier à des questions de recherche, comment des activités relevant de pratiques professionnelles peuvent devenir un champ de savoir, de connaissances. Nous avons la chance de pouvoir diriger, avec Jean-Louis Kerouanton, historien des sciences et des techniques et Vice-Président de l’Université de Nantes, le numéro 3 de cette revue consacré aux urbanités numériques, et dont la parution est prévue pour mai 2016. On a pensé que ce titre pouvait relier d’emblée les questions de design à des questions qui concernent chacun de nous : comment on vit la ville, comment vont évoluer nos usages, nos pratiques de la ville ? Comment ces évolutions vont se manifester non seulement en termes d’usages mais de temporalité, de mobilité, d’imaginaire, de rapport à l’espace public/ privé ? Comment les technologies du numérique dans cet espace urbain et periurbain vont pouvoir être abordées ? Comment par le projet design on va pouvoir extraire un certain nombre de connaissances ? C’est ça la recherche en design , telle qu’on l’entend dans les Design Labs : comment à partir du projet, du terrain, des expérimentations, on va pouvoir dégager du savoir. La revue se veut un lieu de rassemblement entre des chercheurs au sens académique du terme, mais aussi des praticiens, des écoles et des universités dans un esprit qui décloisonne les clivages traditionnels entre le monde de la recherche et le monde des gens de terrain. La question des méthodes et outils que pose Grégoire par rapport à ces environnements connectés, à ces services, produits qui sont à imaginer, soulève un certain nombre de questions. Ces méthodes et outils font également par eux mêmes l’objet de recherches.

Christine Vignaud :

A propos de ces services, on se pose la question de savoir comment on les conçoit, avec quels outils, mais également comment on les fabrique, comment on les consomme. On a plusieurs niveaux d’approches méthodologiques du design de services plutôt orientés sur l’approche collaborative et pluridisciplinaire. On parle parfois d’espaces « augmentés » qui sont plus que des espaces et on cherche à savoir comment les environnements pourraient muter en temps réel. Cette question de la flexibilité de la ville ou des espaces intérieurs est un sujet émergent qui nous intéresse. Il s’agit désormais de concevoir des espaces pour vivre, d’où l’importance du concept de living city. Le designer apparaissant comme un élément clé dans la conception de cette ville intelligente, cette ville vivante.

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