E. Hooge : comment vit-on la donnée ?

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A l’occasion du premier anniversaire de la chaire Environnements connectés Banque Populaire Atlantique – LIPPI, Emile Hooge, directeur associé de Nova7 à Lyon, est venu apporter son expertise autour de la question des smart cities, pour en interroger les grandes promesses. Quels rapports entretenons-nous avec la ville intelligente ? Quelles sont nos craintes et appréhensions vis-à-vis de la data ? Quels leviers peut-on activer pour en favoriser la compréhension, voire l’acceptation ? Ces morceaux choisis sont issus de la table ronde « Conduire le changement à l’échelle locale » qui s’est tenue dans le cadre des journées d’étude « Smart la Ville » les 25 et 26 juin 2015.

Emile Hooge, directeur associé de Nova7

Emile Hooge, directeur associé de Nova7

– Comment abordez vous au sein de Nova7 la question de la smart city ?

Je dirige avec deux associés une société d’études et de design de services. Très modestement, on aborde cette question de la ville intelligente en allant voir les gens qui y habitent, qui la fréquentent, qui l’utilisent, qui la vivent. On travaille avec des collectivités, des élus, des industriels. Au coeur de notre vision il y a le smart citizen. Quand nous travaillons sur un projet, sur un territoire, c’est le prisme de l’usager qui nous intéresse.

– A travers ce prisme de l’usager, comment réinterroger les grandes promesses de la ville intelligente ?

Dans les discours que j’entends régulièrement quand on parle de smart city, on a généralement trois grandes promesses dont celle de la ville optimisée. C’est cette ville où grâce à des capteurs, à des algorythmes, on arrive à mieux la faire fonctionner en collectant plein de data. On optimise la circulation automobile, la consommation énergétique, on gère des smart grids de manière plus efficace. Cette promesse, les gens l’entendent d’abord comme une promesse de fluidité, d’efficience et de durabilité. On va organiser la ville pour qu’ils puissent vivre, consommer des biens, des services, de l’énergie, des matières, se déplacer, en accord avec les engagements de la « Ville durable ».

Mais ils se posent aussi toute une série de questions par rapport à tout ce qu’on leur promet dans l’efficacité de la ville, dans l’optimisation de la ville, notamment autour de la question de la data et des données qu’on collecte sur eux. Ils se rendent bien compte que, bien sûr, il y a des capteurs dans la ville, mais ils sont eux mêmes aussi des capteurs dans la ville. Beaucoup de ces efforts d’optimisation sont faits parce qu’on collecte plein de données sur où sont les gens, ce qu’ils font, ce qu’ils achètent, ce qu’ils consomment, comment ils vivent. Quand on observe les gens, qu’on va les rencontrer, qu’on discute avec eux, la première question qu’ils nous renvoient c’est : comment je peux protéger ma vie privée ? En même temps, ils ont conscience qu’ils n’ont pas tellement le choix et ils ont du mal à gérer ça. On a mis en place plein de systèmes de villes intelligentes et les gens se demandent où est leur vie privée là-dedans, même s’ils ne savent pas toujours ce que cela recouvre.

Quand ils creusent un peu plus le sujet, vient une deuxième interrogation : qui accède et qui utilise mes données ou les données de la ville ? Pour eux c’est très différent si c’est une collectivité publique, une entreprise privée locale, un opérateur de services ou un GAFA (Google Apple Facebook Amazon) aterritorial. Ils essaient de savoir qui va utiliser leurs données et à quelles fins.

Enfin, quand ils vont un peu plus loin dans la démarche, ils se demandent comment ils peuvent reprendre la main, continuer à exercer leur libre arbitre par rapport à ces données : on optimise la ville autour de moi, est-ce que je peux, malgré tout, décider dans mon smart building de mettre la température à 23° parce que j’en ai envie ? Est-ce que j’ai le droit ? Est-ce que je deviens un mauvais citoyen ? Est-ce que je me l’autorise parce que je vais payer et que je l’assume ainsi ?

Donc les citoyens se posent toutes sortes de questions de ce type là que nous renvoyons à nos partenaires, clients ou opérateurs de services.

– Comment pouvez-vous répondre à ces différentes interrogations ainsi soulevées ?

Evidemment, on soulève des questions et nous n’avons pas toutes les réponses. Néanmoins, nous pouvons pointer quelques projets intéressants qui abordent de manière originale cet aspect là.

Commençons par une initiative en Grande Bretagne qui s’appelle « our data coop« , notre coopérative de données. Cette initiative est menée avec toute une série d’acteurs publics, privés, associatifs, militants pour gérer des données sous forme coopérative. Il s’agit de dire : ce sont nos données collectives, on va accepter de les mettre dans un pot commun parce qu’on en a défini des règles d’utilisation. Ce projet répond un peu à certaines questions que soulèvent les gens, c’est une autre manière de gérer la donnée collectivement.

Pour aborder le fait de redonner la main aux gens sur leurs données, il y a une initiative intéressante lancée par la FING en France : les infos labs. Cela consiste à diffuser sur le territoire des lieux comme les fab labs, mais au lieu de travailler avec des machines et des outils on apprend en mode collaboratif à travailler avec de la donnée, à voir d’où elle vient, comment on peut s’en servir, la représenter, qu’est-ce qu’elle peut signifier. A Lyon, par exemple, le CRIJ (Centre Régional d’Information Jeunesse) a décidé de créer un info lab pour sensibiliser, éduquer, apprendre aux jeunes à manipuler de la donnée et voir la donnée qui est manipulée autour d’eux. En effet, pour comprendre ce qui se passe autour de soi, rien de mieux que de faire soi-même. Ils ont des partenariats avec des opérateurs privés, avec des collectivités sur toutes sortes de sujets qui préoccupent les jeunes aujourd’hui.

Enfin, le dernier exemple sur cette question de la data dans la ville optimisée vient du fab lab de Barcelone. Ils ont lancé un smart citizen toolkit, il s’agit de capteurs qu’on peut fabriquer soi même à très bas coût. C’est une manière de redonner la main et de redonner le pouvoir d’agir aux gens en fabriquant eux-mêmes leurs capteurs, en les disposant dans la ville et en produisant eux-mêmes leurs données sur des sujets qui les intéressent, pour les exploiter de la manière qui les intéresse. A travers ces trois exemples de projets, on peut voir des façons originales de répondre à ces interrogations que se posent les gens.

– Dans quelles mesures les données sont-elles mises en perspectives et créent-elles de la connaissance ? La donnée permettra-t-elle au citoyen d’aborder la question de la société complexe ? Peut-on aujourd’hui s’opposer à cette diffusion des données ?

Pour répondre à cette question nous pouvons reprendre l’exemple des infos labs que je viens d’évoquer. C’est aussi une des limites de l’usage « citoyen » de l’open data. On crée et on met en place des plateformes d’open data, les collectivités mettent à disposition de la donnée, mais les gens ne savent pas du tout s’en servir, ils ne voient pas à quoi ça sert, comment les manipuler. C’est une des finalités que se donnent ces infos labs : éduquer et aider les gens à apprendre à manipuler ces données, à leur donner du sens et à le faire ensemble, donc à commencer à créer du lien.

Sur ce sujet de la donnée, j’observe une forme de conformisme, on accepte de diffuser de la donnée sur soi parce que tout le monde le fait. Il y a une espèce de pression sociale ou de paresse personnelle à essayer de trop la protéger. Je ne suis pas sûr que cette question de la protection des données dans la vie privée soit un sujet facile à aborder parce qu’il n’y a pas un mouvement général militant de toute la population d’un territoire qui va se saisir de ce sujet là. On nous fait écho de ça, mais les gens sont assez résignés. Je ne sais pas comment on peut les amener à se poser vraiment des questions et à aborder cette thématique sous un angle politique, parce que pour moi c’est de l’ordre du débat démocratique : qu’est-ce qu’on fait de ces données ? Si on interroge les gens individuellement, ils ne savent pas comment s’y prendre parce qu’ils ne savent pas comment s’organiser pour aborder le sujet. Les gens individuellement restent chez eux, se protègent, ont des craintes. C’est un sujet de débat politique, citoyen, sur le territoire à mettre sur la place publique, il faut en parler collectivement.

Voir l’intégralité de la table ronde :

 

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