F. Trichet : la smart city à la nantaise

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A l’occasion du premier anniversaire de la chaire Environnements connectés Banque Populaire Atlantique – Lippi, Francky Trichet, enseignant-chercheur en informatique à l’Université de Nantes et adjoint au maire de Nantes en charge de l’innovation et du numérique, est venu présenter sa vision de la smart city à la nantaise, une vision centrée sur l’humain et les usages. Ces morceaux choisis sont issus de la table ronde « Conduire le changement à l’échelle locale » qui s’est tenue dans le cadre des journées d’étude « Smart la Ville » les 25 et 26 juin 2015.

 

Francky Trichet, La smart city à la nantaise, 25 juin 2015

Francky Trichet, La smart city à la nantaise, 25 juin 2015

– Avec votre vision stratégique globale sur la ville qui est celle de l’élu, pouvez-vous nous dresser un portrait de cette smart city à la nantaise ?

La smart city à la nantaise c’est avant tout une affaire d’humain, d’âme, de remettre cette approche humaine au coeur des débats et de notre ambition politique. Avec Johanna Rolland, maire de Nantes et présidente de Nantes Métropole, nous revendiquons cette vision de la ville vivante et humaine avant tout ! Nantes est un territoire de création, d’inspiration, de créativité, autant d’atouts qui en font sa force. Les réseaux y sont ultra connectés et les frictions créatives se vivent au quotidien. La Smartcity à la nantaise, ce n’est donc pas une ville intelligente mais une ville des intelligences mises en réseau pour fabriquer du commun, l’énergie durable des villes vivantes de demain. A Nantes, on croit énormément aux communautés créatives et à cette force de l’ingéniosité collective pour faire sens, pour faire cité. La finalité c’est de faire de l’innovation inclusive partout, par toutes et tous et pour toutes et tous. Cette vision et cette doctrine politique de l’innovation inclusive se décline autour de 7 prismes : ville attractive, ville collaborative, ville maillée, ville d’expérimentation, ville sobre, ville solidaire et ville facile.

Une ville d’expérimentations

Pour expliquer ce que cette vision recouvre, partons d’un exemple très concret, qui me permet également de saluer le travail de l’École de design Nantes Atlantique, il s’agit du poulailler urbain connecté. On parle beaucoup du bâtiment connecté, du quartier connecté, de la ville connectée, avec cette vision centrée sur les infrastructures et la technique. A Nantes, nous, on expérimente la ville connectée pour créer du lien social. Le poulailler urbain connecté impulsé par quelques créatifs de l’École de design Nantes Atlantique est un projet qui consiste à placer un poulailler en zone urbaine et de le connecter à l’aide de capteurs de pression. Ainsi, on est alerté quand les poules n’ont plus de graines et quand elles ont pondu un oeuf. On génère ainsi des communautés liées par un affectif, un lien social à partir d’un objet, d’une expérimentation, d’un artéfact numérique. Donc on a effectivement besoin du bâtiment connecté dans une optique de ville sobre et durable, on a besoin des infrastructures et des industriels qui travaillent sur ces enjeux, mais on a surtout besoin de remettre de l’homme et de l’humain au centre des enjeux, en partant de design d’expérience, de design d’usage pour faire ensemble, fabriquer cette ville dont on rêve. Pour mettre en place cette ville d’expérimentations, Nantes possède différents dispositifs qui s’incarnent dans la notion de Laboratoires Vivants d’Expérimentation (LivingLabs) : des tiers lieux d’innovation, qui ne sont pas que technologiques, des ateliers du changement (fablab, medialab, userlab, changelab, citylab, etc.), des espaces de créations culturelles comme les fabriques, etc. Ce qui nous intéresse, c’est de mettre en réseau tous ces tiers lieux d’innovation pour créer in fine un Lab2Lab. Pour moi, ce sont ces lieux qui rendent possible la capacité d’innover et de faire rayonner les innovations potentielles et l’émancipation, qui ne doivent pas être que technologiques. L’émergence actuelle des espaces de co-working traduit également cette volonté de croiser le faire ensemble et de créer du commun. Ces espaces doivent aussi intégrer ce réseau des tiers-lieux à l’échelle métropolitaine. Créer des lieux pour créer du lien et fabriquer du common, c’est tout l’enjeu de Nantes, territoire d’expérimentation par tous et pour tous.

Une ville facile

En mai 2015, nous avons lancé l’application mobile « Nantes dans ma poche » dont le but est de rendre plus facile la ville au quotidien. La particularité de ce projet est d’être co-construit avec les habitants. On a lancé une version pilote pour inviter les Nantaises et les Nantais à venir la critiquer dans une logique “Même pas peur !”. Nous avons mis en place des ateliers user testing avec différents types de publics : des personnes en situation de handicap, des familles, des personnes âgées, des geeks, des étudiants… Ce premier service est fortement basé sur notre démarche d’open data. La réussite de Nantes vient aussi de cette démarche car pour déployer des applications qui vont rayonner il faut s’appuyer sur des données calibrées, certifiées, vérifiées. C’est le rôle de l’institution, des territoires de pouvoir propulser cette dynamique d’open data. Les modèles sont à définir, mais nous ce qui nous intéresse surtout en tant que politique c’est de restituer toutes ces données pour proposer des services 100% utile au quotidien pour toutes les Nantaises et tous les Nantais. Nous avons donc bien là un exemple de ce que le numérique peut nous apporter en matière de ville facile. En décembre 2015 sera lancée la plateforme numérique de dialogue citoyen baptisée Nantes&Co. En 2016, nous inaugurerons le Compte Métropolitain Unique pour simplifier l’accès à tous les services : 1 seul login et mot de passe pour tous les e-services et surtout dites le nous une seule fois ! Nous allons également créer un service inédit et profondémment solidaire : le coffre fort numérique.

Une ville solidaire

Nous oeuvrons pour le déploiement du wifi gratuit afin d’avoir une infrastructure accessible pour tous et une égalité réelle d’accès à la formation, l’emploi et la culture pour tous. Car aujourd’hui, il n’est plus possible d’avoir des quartiers où les espaces publics sont très bien connectés et d’autres où ils le sont moins bien. A Nantes, nous n’avons plus une seule zone d’activités économiques qui ne soit pas reliée en très haut débit. Et le déploiement de la fibre chez les particuliers est en cours. Nous travaillons en bienveillance respective avec les opérateurs privés en charge de ce déploiement sur notre territoire. Aujourd’hui, le numérique est une filière d’avenir pour la création d’emplois, nous misons beaucoup là-dessus, ce qui nous a valu d’être labellisés Métropole French Tech. Nous pouvons d’ailleurs souligner que depuis le lancement de la dynamique Nantes Tech, 1661 emplois ont été créés, ce qui n’est pas neutre. La filière représente environ 21000 emplois sur la métropole, soit 8% de l’économie globale. On sait bien qu’avec l’Internet des Objets, il y a beaucoup d’emplois à venir et de nouveaux métiers vont émerger. On en a un de nos meilleurs exemples ici : on a travaillé ensemble avec l’Université de Nantes, l’École de design Nantes Atlantique et Telecom Bretagne sur un nouveau diplôme qui anticipe ce que sera le design de services innovants et le numérique. On voit bien ici la nécessité d’interdisciplinarité qu’on doit mettre en place pour anticiper les emplois de demain. Ces emplois ne doivent pas être uniquement accessibles par des gens très diplômés. Il faut aussi qu’on arrive à irriguer ces emplois de demain dès maintenant, très en amont pour des personnes qui sont en décrochage scolaire. Le numérique doit être une opportunité pour l’insertion professionnelle des publics fragiles. Je dis souvent que cette culture digitale doit inclure des personnes de 3 à 103 ans, il faut donc qu’on arrive à sensibiliser très tôt, que l’on évite les fractures d’usages et qu’on renforce la mixité sociale par le numérique. Nantes a répondu à l’appel national sur la Grande Ecole du Numérique que nous inscrivons pleinement à la croisée de la politique de l’emploi et la politique de la ville.

Une ville partagée

A Nantes et dans la Région, nous sommes le territoire sur lequel nous avons le plus de dispositifs qui permettent les pratiques collaboratives. C’est une chance, mais c’est aussi le résultat d’un travail de longue haleine, de politique publique. Citons par exemple la give box, un projet de boîtes dans lesquelles les gens mettent des livres où n’importe quel autre objet dont ils ne se servent plus et qui sera ensuite réutilisé. Il est très important d’aller dans l’hyper proximité, et d’essaimer ces pratiques dans les quartiers. On parle souvent du périmètre de la métropole ou de la ville, il faut avoir des grands projets d’infrastructures, des grands projets structurants mais aussi des projets en hyper proximité et en lien avec la quotidienneté. Je crois à cette double vision qui permet d’emmener tout le monde afin de ne pas avoir d’un côté les sachants, qui portent, et de l’autre ceux qui vont suivre. On a vraiment une logique d’avoir un essaimage des tiers lieux d’innovation dans tous les quartiers, un peu dans l’esprit de Barcelone. L’essor de la monnaie locale SoNantes va dans ce sens de plus d’économie circulaire, de courts-circuits et circuits-courts. L’économie collaborative, l’économie sociale et solidaire et l’économie circulaire sont des marqueurs forts de Nantes.

Une ville maillée

Ce point permet d’aborder aussi la problématique de la gouvernance. Nantes est dans la dynamique french tech, est un peu la locomotive régionale, ce qui nous met aussi en responsabilité par rapport aux autres territoires, en particulier dans la ruralité. On est aujourd’hui dans une métropole qui a 24 communes, on se doit aussi en tant que politique d’aller accompagner, d’aller essaimer la démarche de smart city, ou en tout cas la démarche des Transition(s) (transition numérique, transition énergétique, transition urbaine) dans les territoires un peu plus ruraux. On se doit de mettre en place des systèmes de gouvernance qui vont créer des dynamiques vertueuses avec les territoires à proximité des grandes métropoles. L’alliance des territoires est un marqueur fort de Nantes.

– Un des potentiels de la smart city c’est la capacité à récupérer de la donnée en permanence, comment la collectivité réfléchit-elle à la gestion de ces bases de données ? Doit-elle être un régulateur ?

Il faut mettre en place une logique de régie de la donnée dans laquelle il faut qu’on définisse des règles. C’est typiquement le rôle de la collectivité que de définir des règles. Aujourd’hui les données qu’on a libérées sont des données non sensibles, accessibles à tous et sur lesquelles on aimerait bien qu’il y ait plus de développement mis en en place pour créer de la valeur, puisqu’on n’est pas sachant sur tout. Toutes ces données constituent en quelque sorte le pouls de la ville, et il n’est pas monnayable à tous. C’est aux institutions de devoir réguler avec qui ce pouls doit être mis en rythme. Bien évidemment on travaille avec les privés, il y a une alliance et une bienveillance à mettre en place. La donnée est potentiellement créatrice de valeur, Qu’elle soit économique, sociale, organisationnelle, on a une responsabilité, on doit mettre en place des comités d’éthique, et surtout piloter des principes de régulation. C’est là le rôle des métropoles.

– Vous êtes une figure particulière dans la classe politque, y a-t-il réellement une culture numérique chez les politiques, comprennent-ils les enjeux et les usages du numérique ou de la smart city ?

Effectivement, je suis nouvellement élu depuis un an dans l’équipe de Johanna Rolland et je fais partie de ce qu’on appelle la société civile. A la base, j’ai une culture numérique, je suis enseignant chercheur à l’Université de Nantes et Vice-Président numérique de l’Université de Nantes. Donc l’écosystème numérique nantais m’est familier depuis longtemps. De façon globale, on voit bien qu’aujourd’hui on a un manque de culture numérique chez ce qu’on appelle l’élite. Quand Axelle Lemaire impulse les jeudis à l’Elysée pour faire venir des start-up et montrer comment certaines entreprises sont en train de s’installer dans des univers réglementés, on voit bien qu’il y a un besoin de former, d’acculturer pour être à la mesure de ce que doit être la France demain dans le numérique. A Nantes, on a la chance depuis un an d’avoir une dynamique de renouveau qui se met en place. Il y a des élus, une équipe un peu plus jeune, des gens qui comprennent les enjeux du numérique et qui ne considèrent pas que ce n’est que du wifi et du haut débit ! Et c’est aussi ce qui fait la différence avec les autres métropoles françaises. Souvent les politiques pensent que le numérique se résume à de la technique et de la création d’emplois, ils n’ont pas compris qu’on parle en réalité d’une transformation profonde de la société, de ses codes et de ses valeurs. En somme, le numérique est profondémment politique ! C’est à nous de construire la société numérique que nous voulons léguer à nos enfants. C’est à nous de choisir et d’agir en conséquence dans toutes nos politiques publiques en amplifiant la transversalité et en accompagnant avec bienveillance tous les élus à cette nouvelle culture numérique.

– La question des technologies et de la vitesse de la transition sont souvent reliées. Est-il possible de dissocier ces deux éléments, de considérer qu’on peut aller vers des environnements qui associent la technologie et des nouveaux modes de vie ?

Je crois beaucoup, et c’est peut-être une déformation scientifique, au POC (Proof Of Concept). Je crois à l’expérimentation qu’il faut accélérer très rapidement. Je crois à la prise de risques et à la revendication de l’échec, qu’il faut plus assumer en France. Il s’agit de montrer aux politiques, à la cité de façon globale, que dans un quartier à périmètre restreint, on a réussi à démontrer quelque chose. On est dans une logique d’agilité, de pivot permanent. Aujourd’hui, c’est cette logique de POC que l’on souhaite mettre en place à Nantes. C’est comme ça qu’on va arriver à être le plus englobant. Si on y va d’un seul coup, on va aller dans le mur parce que les gens ne sont pas prêts et on va créer des tensions là où l’on cherche juste démonstration par l’exemple puis adhésion.

L’innovation doit donc se faire dans un rythme qui est celui des gens qui expérimentent ensemble et qui s’approprient ensemble les conséquences du changement. Ce n’est pas une question de vitesse déterminée, mais une question d’adaptation à des habitants dans une localité pour pouvoir avancer avec eux.

Et cette expérimentation doit se faire dans les quartiers, en prenant en compte la singularité de chacun d’eux, car il n’est ni souhaitable ni possible de faire la même chose à Bellevue, à Malakoff ou sur l’ïle de Nantes. La temporalité et la ville contextuelle sont des éléments fondamentaux à considérer.

Voir l’intégralité de la table ronde :

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