B. Marzloff – Smart city : un nouveau design urbain

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Le 13 janvier 2015, la Chaire Environnements connectés Banque Populaire Atlantique – LIPPI a accueilli le sociologue prospectiviste Bruno Marzloff pour son premier « décryptage infos » consacré à la thématique du nouveau design urbain engendré par la smart city. Le numérique est en train de bousculer la façon de concevoir des espaces urbains, notamment dans le monde du travail. Quelles sont les mutations sociales et urbaines liées à ces environnements connectés ?

 

Décryptage infos avec Bruno Marzloff

Décryptage infos avec Bruno Marzloff

Morceaux choisis

– Y a t-il selon vous un évènement saillant symptomatique de cette révolution liée aux environnements connectés dans le contexte du travail ?

On est rentré dans ces enjeux là par une problématique que l’on appelait il y a 20 ans les mobilités et que l’on réduisait uniquement aux transports motorisés. Peu à peu, cette notion s’est étendue et les mobilités ont tout à coup percuté le numérique. On parle alors de mobilité numérique qui n’appelle pas forcément du déplacement et qui peut même s’y substituer. On a étendu le domaine des mobilités jusqu’à ce que nous appelons les « agilités », notion fondamentale dans les transformations que nous allons observer. Progressivement, nous sommes passés d’une logique de l’offre, de l’infrastructure à une logique basée sur la demande, sur les nouveaux comportements des usagers et sur des notions nouvelles qui vont traverser notre propos : le partage, le bien commun, la confiance, etc. Venons-en directement à la réponse à votre question, il y a un phénomène saillant, qui appelle beaucoup d’analyses : c’est Uber, cette entreprise de VTC qui aujourd’hui, en l’espace d’un an, a passé sa valeur boursière de 1 milliard à 41 milliards de dollars. Cette entreprise investit chaque jour une ville supplémentaire dans une économie étonnante : celle du partage. Le partage c’est le principe même d’une productivité. Blabla car, par exemple, multiplie par 3 la productivité d’une voiture. Il fait passer le taux d’occupation d’une voiture de 1,2 à 3,5 occupants. Les acteurs de la chaîne de l’énergie ne peuvent pas arriver à ce taux de productivité. Et c’est cette veine là qu’Uber a exploité, s’abritant derrière la sharing economy, ou économie collaborative. On reformate l’économie dans son intégralité, jusqu’à l’organisation du travail. Uber s’en remet au bien commun pour faire fonctionner à son profit un système. On sort d’un siècle de fordisme qui assurait une certaine protection du travailleur, une pérénité de l’emploi et autour duquel s’est façonné un Etat, une organisation sociale, une protection… Tout cela vole doucement en éclat. En juillet 2014, nous avons franchi la barre du million d’auto-entrepreneurs en France. La part des indépendants est repartie très clairement à la hausse : on est au-delà de 10% d’indépendants, chiffre qui va encore augmenter. Nous avons donc une déflagration qui touche à la fois les entreprises et les emplois. Et en effet le paroxisme est chez Uber, car Uber c’est de l’emploi à la demande, peut-être pour le bénéfice de certains, mais avec une précarité considérable. Et aujourd’hui cette question de la précarité renvoie à de fortes interrogations. Cette précarité, comme le dit Jacques Attali, est en train de devenir une valeur : il y a en effet une vision péjorative de la précarité mais elle renvoie aussi à un challenge qui est comment je peux prendre mon destin en main? Et c’est aussi ça qu’il faut voir : la capacité à aller plus loin. Il ne faut pas se tromper, il y a une très forte ambivalence et on est face à de sérieux défis. Donc s’il y avait en effet un signal fort des mutations qui sont en train de se passer, Uber en est un.

– Quelles réponses urbaines peut-on apporter à ces changements ? De plus, il semble que l’on perde complètement nos repères, comment favoriser l’acceptation sociale ?

Cette notion de smart city est devenue un terme générique qui regroupe des notions très différentes. Il y a, par exemple, une vision très déterminée, à la manière de Songdo en Corée : on part de zéro et on repense la ville vis-à-vis du numérique. C’est une erreur profonde et il suffit de regarder ce qui s’est passé il y a un siècle, quand le Corbusier a pensé la ville par rapport à l’automobile, ce qui a donné les délitements que l’on connaît, avec toutes les difficultés constitutives des déplacements liés à l’écartèlement du domicile par rapport au travail. On est alors dans une logique assez perverse qui conduit à vouloir rajouter des infrastructures sur des infrastructures, en ne se rendant pas compte que l’on accélère un mouvement de demandes de déplacements qui va plus vite que la capacité de l’offre à y répondre. Et il n’y a pas de raison que ça s’arrête puisqu’on écarte encore plus la distance domicile-travail. Le numérique, ce n’est pas ça la révolution, il vient en appui d’une transformation des comportements. La révolution n’est pas dans le numérique, elle est dans le pratique. Les transformations se passent par les usages et cette révolution c’est nous qui l’avons faite, nous tous. L’autre partie de la question renvoyait aux charpentes sociales. Ce qu’il y a d’intéressant c’est qu’on est dans une autre révolution. Le numérique n’a pas détruit les sociabilités, le numérique change les sociabilités, les transforme de manière profonde.1,3 milliards d’abonnés à Facebook ça change pas mal la donne. Si on revient à la thématique du travail qui traverse toutes ces problématiques on va être là aussi confrontés à une transformation. La notion de communauté émerge et est très importante. On passe de la notion du syndicat, qui a forgé la partie ouvrière du fordisme, à cette notion de communauté. Il est clair que le travail est en train de changer de manière radicale. On n’en voit que les prémices aujourd’hui mais ça va aller très très vite.

– Pouvez-vous préciser ces mutations à l’oeuvre dans le domaine du travail, décrites notamment dans votre ouvrage Le sans bureau fixe ?

Le titre de cet ouvrage renvoie directement à la problématique de la précarité, même si évidemment on est très loin des SDF. Il y a en effet un changement de relation entre les différents protagonistes du travail. Pour revenir à la problématique du design urbain, nous pouvons évoquer l’émergence des tiers-lieux, que j’aurais plutôt tendance aujourd’hui à appeler des lieux communs. On a eu les centres d’affaires, puis les télécentres, les espaces de co-working. Et autour de ça s’est greffée une galaxie de fablabs, de hacklabs, de livinglabs… Il faut héberger tout ça et attirer cette vitalité économique des indépendants, donc ça donne des incubateurs, des pépinières… Nous avons conduit une étude financée sur la représentation que les acteurs publics se faisaient du travail et de ces tiers-lieux. On a été surpris de voir que là où simplement on voulait valider le fait que les collectivités territoriales étaient prêtes à héberger ce travail délocalisé, la demande était en fait de pouvoir aussi héberger des start-up, des étudiants, des aménités urbaines, du back-office, du e-commerce, de la télésanté, des mooc, des associations, etc. Donc une espèce d’auberge espagnole irréalisable constituant le catalogue de toutes les attentes de ces acteurs publics dans la ville. Ce qui veut dire qu’il y a un gros travail à faire pour essayer de rattraper ces attentes qui sont insatisfaites. Ces lieux communs ne mélangent pas uniquement des gens ou des communautés, mais également des fonctions. On est en antinomie totale avec la vision d’un Le Corbusier qui prônait la fonctionnalité urbaine, donc un territoire pour habiter, un territoire pour travailler, un territoire pour sociabiliser. On revient à la vocation même de la ville, qui est de fbriquer du mélange, de l’urbanité et les aménités qui vont avec. Cela renvoie aussi à la dimension de la proximité. Ce n’est pas seulement le voisinage et l’urbanité qui y est associée, c’est aussi une réduction des mobilités puisqu’on va pouvoir trouver dans le voisinage ce qu’on allait chercher très loin hier dans des déplacements et des itérations abusives.

– Vous parliez d’une première définition de la smart city, il semblerait qu’on en arrive à une autre défintition. Finalement les environnements connectés qu’est-ce que c’est ?

Revenons quand même sur la smart city. C’est Sam Palmisano, ancien CEO de IBM, qui a introduit cette notion de smart. Il a revendu la fabrication des machines et s’est concentré sur l’intelligence, et l’intelligence elle est dans la data, d’où le smart. C’est ce smart qui donne aujourd’hui des choses un peu effrayantes, à l’image de la manière dont IBM a répondu à la multiplicité de problématiques à Rio de Janeiro : des capteurs installés un peu partout et un pilotage de la ville sous le contrôle du gouvernant. C’est une vision de la smart city. A celle-là, nous opposons une formulation : la Cité des services. Le terme de cité me convient beaucoup mieux car il renvoie à la gouvernance, au jeu des acteurs… Et la notion de services s’inscrit dans une vision historique. En effet il y a un siècle, une majorité de la population était agricole, il y a 50 ans la majorité de la population était dans l’industrie. Tout ça a diminué au profit des services. Ce terme recouvre des choses très larges, dont toute une partie adossée au numérique est en train de se développer de manière très forte. Aujourd’hui on s’aperçoit que les grand acteurs industriels qui n’ont pas du tout suivi le mouvement des grands opérateurs de services se réveillent pour s’apercevoir qu’ils sont contraints d’apporter des réponses. Cela nous renvoie à la notion de biens communs. Cette terminologie, qui remonte à Aristote et à Platon, a été mobilisée par les urbanistes. Ces biens communs territoriaux peuvent être plusieurs choses, comme ces lieux communs qu’on a déjà évoqués. Mais il s’agit aussi de l’espace public dont une des problématiques par exemple est de réduire l’espace reservé à la voiture. Dans le même temps, on se demande comment on va permettre aux différentes populations qui ont des manières de se déplacer différentes de se partager cet espace. Tout l’enjeu de la ville c’est justement de faire en commun. Et puis il y a un dernier point sur lequel j’ai beaucoup insité qui est la donnée. La data est un bien commun. Elle est d’abord publique, mais la grande masse de la data, c’est vous, c’est moi, c’est ce que produit votre téléphone mobile, c’est ce que vous allez poster sur les réseaux sociaux, etc. Tout ça c’est du bien commun. Comment va-t-on mobiliser ces biens communs pour faire du service ? C’est là qu’intervient le design urbain.

– On a du mal à percevoir le modèle économique à l’oeuvre avec ces biens communs. Quel est ce modèle ?

Ce qu’il y a de certain, c’est qu’on ne peut pas réfléchir à cette notion de biens communs comme on réfléchissait l’économie d’hier. Il ne s’agit pas d’un bien patrimonial, on ne peut pas le raisonner comme si c’était un stock. Sa valeur va nécessairement procéder du fait qu’elle est en flux, puisque ce qui est intéressant n’est pas la donnée historique mais bien la donnée dynamique, la donnée en série, celle qui va permettre avec des algorythmes de faire du prédictif, d’être intelligent. Cette donnée là n’est pas uniquement ma donnée : c’est ma donnée qui va pouvoir être croisée avec d’autres données. On est forcément dans le partage, avec des régulations parce qu’il est bien évident qu’il faut mettre ça d’une manière relativement bien ordonnée. Il y a d’un côté un travail qui doit descendre du pouvoir régalien, d’une organisation maîtrisée des référentiels et puis il va y avoir un travail qui va remonter des usagers, entreprises, institutions pour nourrir l’ensemble de ce dispositif. A partir de ça on est bien sur une logique de biens communs et on va trouver des modèles économiques. Ce qui est en train de se dessiner, c’est un modèle économique exprimant l’augmentation naturelle de ce bien commun. Mais ça ne résout pas toutes les questions.

– Tout ça remet en question la notion de propriété au profit de la location, du partage, des services. Le modèle est-il là aussi en train de basculer ?

On le voit à l’oeuvre timidement ou de façon plus audacieuse. La nouvelle génération est assez à l’aise dans cette dépatrimonialisation, dans le partage, l’échange. Cette remise en cause de la propriété est partielle mais fortement engagée. Dans les modèles de déplacement, on est désormais plutôt dans une logique d’aller d’un point à un autre de manière efficace, confortable et économique, plutôt que dans la possession de la voiture. En témoigne le succès du co-voiturage. La logique n’est pas celle d’une idéologie de partage mais celle du coût et de l’efficacité.

– Pouvez-vous nous parler de la notion de maîtrise d’usage, qu’est-ce que cette tendance ?

Quand on est sociologue, on part de l’observation des usages, cette terminologie nous est donc venue très tôt. On voit comment derrière cette forme d’empowerment des individus on est dans une organisation de la maîtrise des usages du quotidien. Finalement ça renvoie à une injonction des acteurs à faire de l’assistance à maitrise d’usages : comment je peux accompagner les pratiques de la ville qui vont être de plus en plus flexibles. Il faut changer à minima l’architecture temporelle de la ville. Prenons l’exemple de Plaine Commune (93) où progressivmeent se sont libérées des friches à bas coût. Tous les sièges d’entreprises ont voulu s’y installer, mais le RER, lui, n’a pas supporté cette charge supplémentaire, contraignant les entreprises à élargir leurs horaires de travail. Il faut donc penser l’élargissement de l’architecture temporelle. C’est là une démonstration de la maîtrise d’usage. Il va donc falloir accompagner un acteur qu’on n’a jamais identifié comme responsable des dégâts de la ville : l’entreprise, le CHU, l’université, etc. c’est-à-dire le donneur d’ordres du temps de la ville. Jusqu’ici on raisonnait la mobilité dans un diptyque : j’ai un voyageur, j’ai un organisateur de transports. Il faut mettre dans ce dispositif un 3è élément : le générateur de mobilité qu’il faut absolument accompagner. Le design de services semble donc être le dénominateur commun à tout ça, c’est ce dont je parle dans mon ouvrage Le cinquième écran.

– Peut-on dire un mot en plus de ce design de service, de ce « Cinquième écran « ?

Cette notion est partie d’une observation très élémentaire : en un siècle de temps on est passé de l’écran du cinéma à celui du smart phone. Cette réduction de la taille de l’écran s’est en même temps accompagnée d’une augmentation du champ couvert. Ce qui est intéressant, c’est le phénomène de la circulation de l’information. On avait, avec le Programme Villes 2.0, exploré l’impact du numérique dans la fabrication de l’urbain. On en arrive à l’éditorialisation de la ville. L’information ne circule plus de façon descendante, elle circule de façon horizontale au travers des médias et réseaux sociaux. Et cette transformation arrive à un moment où cette urbanité a été délitée par les extensions de nos territoires de vie, où les zones rurales ont perdu toutes leurs aménités. On a aujourd’hui ateint les limites de ce modèle et il faut se demander comment redistribuer l’attractivité urbaine, comment redonner du sens et de la vitalité à ces territoires. Le cinquième écran, la circulation de l’information peuvent être des éléments constitutifs de cette évolution.

Voir l’intégralité de la conférence

Bruno Marzloff est un sociologue prospectiviste, formé à la sociologie et à la gestion. Fondateur de Media Mundi en 1993 qui deviendra par la suite Chronos, il investigue les modes de vie, la transformation du modèle urbain, la cité des services, le travail mobile, les communautés, les proximités, ou encore la politique des lieux.

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