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Les Maisons Porza, l’engagement humaniste d’artistes et d’intellectuels dans l’Entre-deux-guerres.

Le projet remonte au début des années 1920 à Porza, une commune suisse située dans le district de Lugano et a pour pères fondateurs le peintre allemand Werner von Alvensleben, le sculpteur suisse Mario Bernasconi et le peintre russo-polonais Arthur Bryks[1]. Le but de l’Association était de créer des maisons d’accueil (Maisons Porza) pour que les artistes et intellectuels de tous pays, puissent travailler et échanger dans les meilleures conditions de vie et en toute liberté.

La naissance de Porza en France

Jacques Viénot, figure charismatique du mouvement de l’Esthétique industrielle en France après la Seconde Guerre mondiale[2], en a été le fondateur et principal animateur avec son épouse Henriette Brunet. Il avait dirigé dans les années 1920 une Maison d’arts décoratifs, DIM, aux commandes prestigieuses et au rayonnement international mais qui n’a pas surmonté la crise économique de 1929. Dans les années 1930, conseiller et cadre commercial aux Grands Magasins du Printemps, il initie la conception et diffusion d’une nouvelle gamme de mobilier, Stylnet, inspirée du fonctionnalisme scandinave. Viénot est alors proche de l’Union des Artistes Modernes (UAM), association fondée en 1929, pour défendre les principes de la modernité face à la branche traditionnaliste de la Société des Artistes décorateurs, après les dissensions exprimées entre les deux tendances lors de l’Exposition des Arts décoratifs de Paris en 1925.

Lors de ses démarches pour la création de Porza France, il se dirige vers Paul Desjardins, animateur des Décades de Pontigny, pour que l’abbaye de Pontigny s’engage dans ce projet. L’abbaye de Pontigny était déjà depuis une trentaine d’années un haut lieu de rencontre entre intellectuels, hommes de lettres, journalistes, hommes politiques, attachés à défendre un humanisme européen[3]. Pierre Viénot, le frère de Jacques en était un familier. Pierre Viénot s’était engagé dans la création d’un comité d’études franco-allemand (1926-1938) et avait intégré par son mariage avec Andrée Mayrisch le milieu intellectuel luxembourgeois de Colpach, où se rencontraient les cultures allemande, flamande et française[4].

Des bulletins de liaison entre les membres de Porza France, tenus par Henriette Brunet, ont été rassemblés dans un recueil conservé dans les archives de la famille Viénot, intitulé Nouvelles Brèves[5]. Ils donnent des nouvelles des membres, de l’association en France et de l’association à l’étranger. On y trouve des annonces sur les dernières parutions d’ouvrages, des conférences et informations de toutes sortes classées par discipline, beaux-arts, architecture, ethnologie, arts graphiques, musique, sculpture, cinéma, danse. La crise de la société allemande à la veille de l’avènement du nazisme est le thème d’un ouvrage de Pierre Viénot, Incertitudes allemandes, dont la parution est annoncée dans le bulletin de janvier 1932 avec la mention « Prix politique de l’Europe Nouvelle décerné au meilleur livre de politique contemporaine paru dans l’année »

Le contact avec le fondateur des décades de Pontigny apparaît dans le bulletin de liaison de l’association, numéro 5 de mai 1932. Les archives de Paul Desjardins indiquent aussi des contacts avec Jacques Viénot et son épouse entre 1931 et 1933[6].. Dans le numéro 1 des Nouvelles brèves (janvier 1932), était déjà mentionné un foyer de rencontres internationales dans les Pyrénées.

Des sections internationales se développent dans beaucoup de pays. Dans le bulletin numéro 2, il est question de la Hollande et de la Grèce. On y annonce également une réunion en Finlande, en vue de la création d’une section. Le numéro suivant confirme que, le 15 février 1933, Hans Esdras Mutzenbecker, directeur artistique de l’opéra national finlandais, « a réuni les personnalités intellectuelles d’Helsingfors (Helsinki), et notamment le recteur de l’Université, le Pr Tulenheimo, déjà membre de Porza, en une assemblée constituante ». Une récapitulation établie dans le bulletin numéro 28 de 1935, parle de mille cinq cents membres en Allemagne répartis en dix sections. La France compte plus de deux cents membres français et étrangers. Il est question également d’une section active à Nottingham, en Angleterre. Après l’Exposition Internationale des Arts décoratifs et industriels de 1937 à Paris où Porza a reçu de nombreux visiteurs, de nouvelles candidatures sont annoncées dans le bulletin numéro 33 de Janvier 1938, à Chicago, Londres, Göteborg, Sao Paulo, Lahore. Mais ce numéro est le dernier et le grand élan de l’association internationale sera brisé par la Deuxième Guerre mondiale. Beaucoup d’archives disparaissent par mesure de sécurité. Nous avons la chance cependant que les Viénot aient pris soin de relier ces feuillets qui laissent deviner la force d’engagement d’hommes et de femmes qui voulaient défendre une « œuvre de compréhension intellectuelle internationale », dans « un esprit de parfait désintéressement[7] » (Bulletin numéro 17, novembre 1933).

  • Le creuset artistique et intellectuel

Les compagnons de Porza sont, pour beaucoup d’entre eux, des membres de l’Union des Artistes modernes et de la revue l’Architecture d’aujourd’hui. On y trouve l’affichiste Jean Carlu, militant pour la paix, qui se rend en avril 1932 à Berlin où il va proposer le programme de son association de « propagande graphique pour la paix[8]. On note également les présences des architectes Georges-Henri Pingusson, Robert Mallet-Stevens, Pierre Chareau, Henri Sauvage Le Corbusier, Pierre Vago, des sculpteurs Lambert Rucki, Jan et Joël Martel, des décorateurs Louis Sognot et Jacques Dumont, de l’orfèvre Jean Puiforcat. Le graphiste Maximilien Vox, fondateur en 1936 de la revue Micromégas et maquettiste des catalogues du Printemps où travaille Jacques Viénot, ainsi que le fondeur typographe Charles Peignot sont également adhérents. Mais beaucoup d’autres personnalités encore témoignent de ce melting-pot que représente Porza, le peintre Albert Gleizes, le sculpteur Henri Navarre, Georges-Henri Rivière dont le bulletin numéro 7 du premier juillet 1932 relate la « part très active prise à la mise en valeur des collections du Musée d’Ethnographie (…) », le musicien Darius Milhaud, l’acteur Louis Jouvet.

Dans son ouvrage « Une vie intense »[9], Pierre Vago livre quelques témoignages sur ces « personnes de tous les milieux » rencontrés dans les manifestations Porza :

(…) des industriels mécènes, des médecins amateurs, d’art, des écrivains, des artistes, et même des hommes et des femmes engagés dans la vie politique, généralement orientés vers la gauche. Il se souvient également de l’abbaye de Royaumont, propriété de l’industriel Henry Goüin, membre de l’association[10] :

(…) nous organisâmes un colloque à l’abbaye de Royaumont sur un sujet assez scabreux : La propriété artistique est-elle favorable à l’art ? Je défendis le point de vue opposé : si la notion du plagiat avait existé dans le passé, de combien de chefs-d’œuvre l’humanité serait-elle privée ! Numismate et historien d’art, Jean Babelon, auteur d’une vie de Cervantes (…) côtoyait les affichistes Colin, Cassandre, Carlu et Cappiello — les Quatre C — et l’imprimeur Charles Peignot ; et le docteur Jean Dalsace pour lequel Pierre Chareau avait construit la célèbre maison de verre de la rue Saint-Guillaume. Autre fidèle de Porza : le sociologue Roger Caillois (…) C’était un milieu très varié, très vivant, très enthousiaste, et la fréquentation de personnalités aussi diverses et aussi intéressantes, fut très stimulante et enrichissante pour le jeune architecte que j’étais

Parmi les idées débattues dans les réunions Porza, apparaît la question des enseignements nouveaux à mettre en œuvre par la rencontre entre l’art et la technique. À la faveur d’une exposition organisée par l’association en mai 1935, un débat oppose la défense de l’artisan contre « l’intellectuel qui a renoncé à l’usage de ses mains », prônée par Albert Gleizes et la nécessaire évolution de l’art qui doit intégrer les techniques contemporaines, défendue par l’architecte Fischer et Philippe Diole, directeur du journal Beaux-Arts. L’architecte Maurice Barret propose la création d’une école-laboratoire qui permettrait de réfléchir à une culture esthétique imprégnée de pensée sociale et inscrit sa réflexion dans une conscience de l’urgence à vouloir réformer l’enseignement face à la misère : « Avant la guerre, être jeune voulait dire : avoir la vie devant soi ; pendant la guerre, cela voulait dire : avoir la mort devant soi ; maintenant, cela veut dire : avoir la misère devant soi ». Maurice Barret met bien l’accent sur cet aspect sensible lorsqu’il met en garde contre le fait de mettre au premier plan des « questions techniques desséchantes » qui nuisent à la création, « âme de l’art et de la science ». Une partie des débats des réunions Porza nourrira l’ouvrage La République des Arts, écrit par Jacques Viénot en 1939. On y retrouvera les thèmes récurrents débattus à Porza, le jugement de goût, les grands principes de la Beauté utile, l’unité des arts, comment construire l’œuvre collective qui permettra le progrès social dans un environnement harmonieux. Ils font dire à l’un des 7 personnages en débat sur ce projet de république [11] :

L’art a été foutu du jour où les artistes ont manqué de modestie, du jour où ils ont signé leur moindre croquis. Bientôt ils les annonceront à la radio. Le splendide anonymat des grandes œuvres collectives (…) ne peut se retrouver que dans le travail d’équipe.

 La question de l’enseignement se retrouvera aussi plus tard dans son « Plaidoyer pour un enseignement de l’Esthétique Industrielle en France »[12].

  • L’engagement humaniste et pacifiste

L’association Porza est très active dans l’aide aux artistes et intellectuels, en particulier par le biais d’organisation d’expositions, mais aussi d’œuvres caritatives. Le numéro 13 de Nouvelles brèves, avril 1933, mentionne l’ouverture d’un foyer d’entraide à Berlin, où des volontaires français viennent aider les Allemands dans la misère. Mais le mouvement n’est pas seulement actif dans l’aide aux artistes et intellectuels. Dans le numéro 17 de novembre 1933, Andrée Mayrisch attire l’attention des membres sur une coopérative de réfugiés ayant réuni de jeunes ouvriers allemands en exil pour des raisons politiques ou confessionnelles, qui ne veulent pas vivre de charité publique. Elle propose d’aider à leur donner du travail. Le numéro 24 de décembre 1934 met aussi en évidence l’internationalisme des intellectuels pacifistes qui croit en une force capable de surmonter les menaces de guerre. On y lit :

(…) il semblerait à l’heure actuelle que l’internationalisme soit devenu une fleur rare qui ne puisse fleurir que dans les champs de la prospérité, une denrée de luxe dont l’usage soit interdit lorsque sévit l’ère difficile que nous traversons, une manière de dilettantisme pour esprits civilisés. Il nous paraît au contraire que les idées sur lesquelles s’appuie l’activité de Porza méritent plus que jamais d’être soutenues et qu’elles ne sauraient être influencées en rien par les incidents de la politique internationale. Notre Comité a donc décidé un nouvel effort en vue de poursuivre et d’intensifier notre action, qui s’avère d’autant plus utile dans cette période de scepticisme : il s’agit pour nous de continuer, dans un esprit de parfait désintéressement, l’œuvre de compréhension intellectuelle internationale que nous avons entreprise, et d’étendre autant qu’il nous sera possible, le champ de notre activité.

La suite de l’histoire mettra évidemment à mal cet engagement et Porza disparaît au début de la guerre.

  • De l’idée à la forme

Une dernière exposition avec près de soixante-dix créateurs, de l’idée à la forme, avait été organisée par Porza France, au musée Galliera en mars-avril 1939. On y retient les noms, déjà rencontrés dans l’entourage de Jacques Viénot, d’Albert Gleizes, Le Corbusier, Pierre Jeanneret, Robert Mallet-Stevens,  les frères Martel, Henri Navarre, Pierre Chareau, Auguste Perret, Georges-Henri Pingusson, Kisling, Jean Lambert Rucky… Malheureusement, nous n’avons que très peu d’éléments pour évaluer cette exposition car le catalogue[13] ne propose que quelques courtes biographies des exposants et quelques rares reproductions. A la veille de la guerre, Viénot écrit dans la préface ce credo de Porza :

Les membres de l’association Porza, artistes, écrivains, hommes de science, croient en l’enrichissement spirituel qu’apportent à chacun les échanges entre hommes qui, dans le domaine de l’art ou de la pensée, ont fait une œuvre personnelle. Ils croient en outre que ces échanges, étendus au plan international, peuvent seuls conduire à une plus large et plus exacte compréhension des différents pays entre eux. Ces échanges spirituels sont la raison d’être de l’Association Porza à laquelle ils adhèrent. On chercherait donc vainement (…) une communauté d’idéologie artistique.

Notes

[1] Témoignage de Claudia Bernasconi, fille de Mario : Toghether with my father, the sculptor Mario Bernasconi and the russian painter Arthur Bryks he founded the « Porza » in 1923. (…)My teacher in Zurich was Johannes Itten from the Bauhaus and my parents spent two years in Berlin from 1927 to 1929 with the Porza artists and made great contacts. http://blogs.lecolededesign.com/designethistoires/2009/11/18/la-republique-des-arts/. Arthur Bryks est un juif polonais né à Falkow en 1890, ville située à l’époque dans l’empire russe.

[2] Le Bœuf, J. Jacques Viénot (1898-1959), pionnier de l’Esthétique industrielle en France, préface d’Alain Findeli, PUR, 2006.

[3] Chaubet, F. Paul Desjardins et les décades de Pontigny, Villeneuve d’Asq. Presses universitaires du Septentrion, 1999.

[4] Pierre Viénot, créateur du comité d’études franco-allemand (1926-1938), et européen de la première après-guerre, Journal of European integration History, seventh issue (1/1997) coordinated by Wilfried Loth.

[5] Nouvelles brèves 1932-1938 (recueil contenant l’ensemble des bulletins mensuels de liaison Porza : association artistique et intellectuelle, section française). Les imprimeries Desableaux, Pontoise. (archives familialesViénot)

[6] Renseignements fournis par Marie-Odile Rolland, présidente des Amis de Pontigny, à partir des agendas de Paul Desjardins.

[7] Nouvelles brèves, bulletin 17, novembre 1933.

[8] Nouvelles brèves, bulletin 5, mai 1932.

[9] AAM éditions, 2000, 189-190.

[10] Henry et Isabel Goüin créèrent en 1964 la fondation Royaumont pour le « Progrès des sciences de l’Homme » à laquelle ils léguèrent l’abbaye. Voir l’article de Anne Burnel, Les Goüin, une dynastie d’entrepreneurs : histoire des dirigeants de la Société des Batignolles de 1846 à 1968, Entreprises et Histoire n° 12 (juin 1996), p. 75-88).

[11] La république des arts, Paris, Éd Horizons de France, 1941, 13.

[12] Texte paru dans la Revue Esthétique industrielle, Art présent, n° 18-19, 1955 et n° 20, 1956.

 [13] Ce catalogue, retrouvé dans les archives privées, mentionne que pour la première fois le musée Galliéra accueille une exposition Porza. Par ailleurs, d’après le service documentation de la bibliothèque du musée Galliera, les archives du musée ne gardent aucune trace de cette exposition (courrier du service de documentation du musée, 27 Octobre 2003).

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