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Esthétique industrielle et matériau, la conjugaison d’anciennes croyances

Parmi les matériaux exaltés par l’Esthétique industrielle[i], le verre est un matériau de choix. L’allocution de Georges Thierry d’Argenlieu, chef du service technico-commercial des Glaceries de Saint-Gobain[ii], au premier Congrès International de ce mouvement à Paris en 1953, en révèle une place privilégiée au cœur des croyances modernes inspirées des variations néo-platoniciennes. « Le beau est la splendeur du vrai », disait-il en se référant à Saint Augustin.

Le vrai contre le faux

S’il est des termes récurrents dans les propos des pionniers de l’Esthétique industrielle, ce sont bien ceux d’honnêteté, vérité, probité… La morale y est omniprésente dans sa complicité avec le beau. Et quoi de plus vrai qu’un matériau qui se laisse traverser par la lumière et « ne peut cacher aux regards la moindre imperfection » ? Le ton est donné, le verre est l’allié de l’Esthétique. Mais d’Argenlieu précise qu’il faut plutôt parler des verres, pour ne pas rester dans une abstraction, de même qu’il faudrait plutôt parler des bois que du bois. Il organise son exposé en deux parties, la première portant sur la contribution indirecte des verres à l’esthétique et la deuxième portant sur leur contribution directe.

Dans l’introduction de la première partie, il souligne la particularité du verre de protéger l’être humain des intempéries mais aussi transmettre l’énergie solaire,  tout en permettant le contact visuel avec la nature, « source d’harmonie et de pureté ». Dans sa fonction de miroir, le verre multiplie les angles de vision, ouvre l’espace. Il implique une pureté de ligne et impose en quelque sorte un nouvel ordre créatif, là où il intervient : organisation d’un espace, d’une structure, portes transparentes qui laissent voir ce qu’il y a derrière, nouvel art de la poignée seul élément visible pour désigner la fonction de porte…

La référence mystique est aussi présente à l’évocation de tous les avantages techniques et économiques du verre,  dans les constructions modernes, avantages trop peu exploités de son point de vue,

Il semble (…) parfois, lorsqu’on regarde certaines constructions récentes, que nous sommes plus éloignés du but que nous ne l’étions il y a des siècles lorsque les maîtres d’œuvre de l’architecture gothique créaient des nefs divinement lumineuses. 

Et de fustiger, dans une veine bien en phase avec l’idéal du modernisme, le faux régionalisme de certaines reconstructions d’après guerre. L’avenir pour lui est au style international, nouveau patrimoine…

Au plus près des forces de la nature

La contribution directe à l’esthétique est établie par le renvoi aux éléments fondamentaux de la nature, la terre, le feu, l’air et l’eau. Les industriels ont-ils su en tirer parti ? L’auteur de l’allocution cite les exemples de fabrication de la fibre de verre, des bouteilles, flacons, applications dans le domaine automobile, dans le bâtiment… en vantant la beauté et pureté de l’utile à travers, une fois de plus, la référence à la vertu de visibilité totale associée au matériau. Et l’exposé se termine par l’appel à l’union entre l’ingénieur de fabrication et l’artiste ouvrier, qui possède non seulement le savoir-faire mais est aussi porteur de cette dimension spirituelle attendue de l’Esthétique industrielle.

Aux grandes questions humanistes posées à l’industrie, l’Esthétique industrielle a élaboré une pensée fondée sur un discours vertueux à la mesure de l’horizon de progrès auquel croyaient les hommes de la modernité industrielle du XXe siècle. Ce texte montre à quel point ce discours irradiait tout ce qui contribuait à exalter cette pensée, ici les vertus d’un matériau qui renvoie à la nature dont il est extrait, et à ce que d’Argenlieu qualifie « d’ingéniosité du cerveau humain ». On ne peut évidemment s’en étonner dans le cadre d’un Congrès d’Esthétique industrielle. Il s’agissait de promouvoir une qualité des produits industriels  et les industriels présents étaient là pour défendre leurs productions. Ils faisaient fait partie de ceux qui devaient former ce  « noyau solide d’industriels à l’esprit ouvert avertis de ce que le design[iii] peut apporter à leurs affaires personnelles et à l’économie française », mentionnés par une journaliste de l’Express en 1967.

Au cours de ce Congrès en effet, des entreprises, des créateurs et intellectuels de différents pays[iv] s’étaient regroupés pour défendre les bienfaits de l’Esthétique industrielle dans ses dimensions morales, sociales, culturelles et économiques. Le thème « Beauté, Bien-être et source de richesses », en résume bien l’ambition. L’allocution d’une personnalité importante du service public, Georges Combet alors président de Gaz de France, est révélatrice d’un idéal basé sur l’équilibre et l’interdépendance des aspects pratiques, spirituels, et moraux.

Par l’ « économie de moyens », l’Esthétique industrielle devait mettre en œuvre « une règle de conduite, d’une part pour l’harmonisation du travail collectif » et d’autre part pour ne pas se laisser piéger par « cette sorte d’éblouissement déraisonnable où nous induit la toute puissance de l’industrie moderne[v] ». Remarque qui fait écho à la préface de Lewis Mumford (1946), historien de la technique et de la science dans sa préface à Technique et Civilisation[vi] :

On peut, en fin de compte, retenir beaucoup de ce qui est valable dans le passé de l’homme moderne, à condition que rien, pas même la science – ce grand acquis de l’homme occidental – ne soit traité comme un absolu, échappant aux évaluations humaines, aux contrôles humains. Ce que l’homme a créé, il peut le détruire. Ce que l’homme peut détruire, il peut aussi le refaire de toute autre façon. Si nous apprenons à temps cette leçon, l’homme peut être sauvé de son propre anéantissement final, au moment même où il se proclame tout-puissant.

Le futur du passé

L’Esthétique industrielle a été au cœur de nombreux débats, politiques et intellectuels, qui l’ont accusée de servir un discours idéaliste et essentialiste comme alibi au profit d’une logique uniquement économique et marchande, une logique de com dirait-on de nos jour [vii].

La transparence, associée à la probité et à la perfection dans l’allocution d’Argenlieu, est un des traits de l’utopie et l’utopie n’est pas une invention de la modernité industrielle. Thomas Moore au XVIe siècle en a inventé le genre littéraire. L’utopie est un horizon de l’histoire, l’annonce d’une nouvelle Jérusalem bâtie par les hommes. Elle a accompagné le développement de cette « religion industrielle » de l’Occident chrétien, à laquelle le philosophe Pierre Musso a consacré un ouvrage[viii] et se perpétue dans notre époque mondialisée. Quant à la transparence associée à l’utopie, elle a généré nombre d’ouvrages sur nos actuelles technologies numériques[ix]. L’utopie a sa face sombre non seulement dans sa version totalitaire prétendant à l’universalité, mais aussi dans ce qu’elle génère de mensonge, pourtant tant honni des apôtres modernes. Elle est un « objet double »[x]  où le meilleur et le pire se côtoient[xi]. L’Esthétique industrielle, dans son élan « d’humanisation » de l’industrie, était porteuse de cette ambivalence, à la fois « éblouie » par la promesse des avancées des sciences et techniques, mais aussi critique devant une « toute puissance » dangereuse pour l’humanité. Les engagements de ses acteurs, tant professionnels qu’intellectuels se sont situés dans cette tension et dans les contraintes des systèmes politique et économique du capitalisme industriel dans le monde occidental. Les fondements humanistes des pionniers de la « beauté utile » et du  « beau pour tous » ont pris d’autres formes et se réinventent au fil de l’histoire.

Nous sommes face à d’autres défis que ceux auxquels  étaient confrontés nos prédécesseurs à l’époque de la Reconstruction après la Seconde Guerre mondiale. Est-ce que le regard critique sur cette période et sur les décennies dites de Trente glorieuses peuvent nous éclairer sur la période actuelle ? La croyance dans le progrès a été ébranlée mais la croyance de chaque génération, qui consiste à se croire plus maline qu’avant, se perpétue… L’histoire, dont le rôle « vise moins à hiérarchiser les faits qu’à les établir, moins à glorifier les actions humaines qu’à les comprendre » (Yvan Jablonka Le Monde Idées, 20 juillet 2017), pourrait-elle inciter à une certaine modestie et à la compréhension d’anciennes utopies, qui dans le meilleur des cas restent un « (…) heureux effort de l’imagination pour explorer et représenter le possible[xii] » ?

Notes

[i] Le terme désignait, après la Seconde Guerre Mondiale, une « doctrine », dont « le domaine était celui des lieux et ambiance de travail, des moyens de production et des produits ». Les bases étaient présentées en 1953 dans Esthétique industrielle,10-11-12, p. 24.

[ii] « Les Verres et l’Esthétique industrielle », Esthétique industrielle, op.cit., 59-61.

[iii] Terme qui commençait, en France,  à remplacer celui d’Esthétique industrielle.

[iv] Allemagne, Autriche, Belgique, Canada, Colombie, Egypte, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Hollande, Indes, Israël, Italie, Japon, Suède et Suisse, sont mentionnés par Jacques Viénot dans son mot de bienvenue aux Congressistes, Esthétique industrielle, op. cit.

[v] Le texte de l’allocution de Georges Combet au Congrès de 1953 est retranscrit dans la Revue de l’Enseignement technique, janvier 1954, sous le titre : « Esthétique et Économie ».

[vi] éditions du Seuil, 1950, pour la traduction franaçaise.

[vii] C’est en réalité plus complexe que cela. L’architecte Jacques Hermant, fondateur en 1949 de Formes Utiles, reprochait à Viénot et à l’Esthétique industrielle, d’utiliser l’Esthétique comme argument commercial. Il restait essentialiste dans sa revendication de « Formes Utiles » (titre de son ouvrage de 1959) donnant la priorité à l’utilité spirituelle. Voir Jacques Viénot (1893-1959, Pionnier de l’Esthétique industrielle en France, PUR, 2006. Voir également le très intéressant ouvrage de Claire Leymonerie, Le Temps des objets, (2016) qui a fait l’objet d’une présentation dans ce blog.

[viii] Pierre Musso, La Religion industrielle, Fayard, 2017.

[ix] Voir l’analyse de Sidonie Gallot et Lise Verlaet, ainsi que les références de leur étude sur :  https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01676335/document. Consulté de 18 mars 2019.

[x] Voir le catalogue Utopie, la quête de la société idéale en Occident, Le cahier, Bibliothèque nationale de France, Paris, 2000.

[xi] Dans son allocution d’Argenlieu cite des extraits de l’écrivain Gabriele d’Annunzio aux rapports complexes avec le fascisme italien.

[xii] Utopie, la quête de la société idéale en Occident, op. cit., introduction.

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