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Acculturation à la recherche en école de design

L’acculturation à la recherche en design est un des défis posé aux écoles d’enseignement supérieur en design. Ayant eu la charge à plusieurs reprises de mener un dossier de reconnaissance du diplôme de L’École de design Nantes Atlantique auprès du  Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, nous avons été confrontés à cet engagement d’appuyer l’enseignement sur la recherche, alors qu’il n’y a aucune tradition institutionnelle de la recherche en design dans nos établissements issus de la culture des arts appliqués.

Ce sujet a été largement traité par Pierre-Damien Huyghe dans son ouvrage Contre-temps (2017) (1).  Parallèlement aux problèmes institutionnels qui imposent à toute recherche en design d’être rattachée à une catégorie CNU d’une autre discipline (2) , se pose surtout la question de ce veut dire la recherche en design. J’ai publié plusieurs articles sur ce blog (3) qui renvoient aux recherches internationales menées dans ce domaine. La jeune revue Sciences du design permet de regrouper une communauté internationale de chercheurs de langue française et je renvoie en particulier au numéro 1, Quelles sciences du design ? , dont plusieurs articles font un point précieux sur un état de l’art et les différentes prises de position dans ces domaines. Cet article retrace quelques étapes de notre acculturation à la recherche au sein des design labs mis en place à l’école de design de Nantes.

Voie institutionnelle et questions

Le partenariat avec l’Université de Nantes, en particulier dans le cadre du programme Recherche-Formation-Innovation Ouest Industries Créatives, soutenu par la Région Pays de la Loire et le Feder, a permis de concrétiser une dynamique de recherche par le biais de projets interdisciplinaires entre les design labs de l’école de design et des laboratoires académiques, ainsi que par la mise en oeuvre de co-encadrement de recherches doctorales (4). Un cadre institutionnel prend ainsi forme pour que des équipes, issues de différentes cultures, puissent croiser méthodes, savoir-faire et connaissances, pour une véritable interdisciplinarité au niveau de la recherche. Reste que pour nourrir une connaissance par une recherche en design, il faut s’interroger sur ce qui fonde la singularité du positionnement de recherche du point de vue du design. Le modèle méthodologique de la recherche-projet a été largement diffusé et débattu au sein des chercheurs en design, ainsi que la distinction entre question de design et question de recherche. Mais si on a là un principe permettant de guider des équipes d’école de design vers la recherche, la question de la question de recherche comme le souligne Alain Findeli (2015) est loin d’être simple.  Elle est pourtant évidemment primordiale , particulièrement dans l’interdisciplinarité (5) que sous-tend ce type de recherche, si on veut bien reconnaître au design un positionnement épistémologique spécifique (6). Le design est souvent présenté comme discipline d’expérimentation et de médiation. C’est la représentation qu’en ont la plupart du temps les universitaires lors de premiers contacts. Pour défendre un positionnement de recherche en design, il faut être aussi capable de mettre en oeuvre des protocoles spécifiques articulant, selon les contextes (discipline de design concernée, autres disciplines en jeu, terrain de recherche) : conception/réception des artefacts/services, hypothèses de recherche, travail critique et production de connaissances. L’interdisciplinarité est particulièrement fructueuse lorsque les différentes disciplines convoquées sont amenées à faire évoluer leurs outils d’analyse et méthodes pour construire « un objet nouveau »  (Gentès, 2015 ; 2018). Les premiers contours de cette recherche en contexte institutionnel sont sur les fonts baptismaux mais gageons que les recherches doctorales engagées puissent exemplifier, par leur diversité même, la richesse de co-encadrements disciplinaires et contribuer à nourrir les fondations d’une recherche en design.

Voie expérimentale et questions

L’équipe du READi Design Lab avait commencé à travailler au début des années 2010 sur la notion de « territoires connectés »,  notamment avec le Département de Loire-Atlantique (Collectif, 2014). Il s’agissait de projets pédagogiques où les étudiants étaient amenés à proposer de nouveaux services et dispositifs associés au numérique et à l’émergence des possibilités apportées  par l’ouverture des données publiques. Numérique, mutations des usages et des politiques publiques, le design devait y trouver place. Ces premières explorations ont ouvert la voie à un programme plus ambitieux dans le cadre d’une chaire sur les environnements connectés, à partir de 2014 (chaire Environnements connectés Banque Populaire Grand Ouest – LIPPI). Il était cette fois question de recherche associant READi et le Ville Durable Design Lab. Comment passer le cap de la recherche dans un contexte d’expérimentations menées avec des étudiants et une équipe où les enseignants formés à la recherche étaient peu nombreux et de disciplines différentes ? L’expérience était assez osée, passionnante et aussi frustrante… Il a fallu négocier avec plusieurs réalités, celle des temporalités différentes entre le temps du projet et celui de la recherche, des différentes logiques d’acteurs (7) autour des terrains d’expérimentations et des propositions. Sur ce dernier point, il ne s’agissait là que de ce qui est vécu au quotidien en situation de projet par les designers. Mais la posture critique que suppose la recherche pouvait faire le lit de nombre de malentendus. Nous avons en effet vu émerger beaucoup de questions qui pouvaient être autant de pistes pour des questions de recherche que nous n’avions pas la possibilité de traiter sur un temps qui était encore celui de la découverte. Les premières orientations ont été menées au sein de projets pédagogiques, avec des cahiers des charges très ouverts et un renforcement de ce que nous apprenons habituellement aux étudiants, s’entourer d’un réseau d’acteurs experts sur les sujets traités. Le travail de veille ainsi effectué (base de ce qui pourrait donner un état de l’art sur nos sujets), diffusé par un blog ouvert au public, a aussi donné lieu à des colloques rassemblant des professionnels et des chercheurs autour de la data. Nous avons retracé dans un petit ouvrage ces prémisses de recherche (Du design et des environnements connectés, Matières de recherche, 2018) et pendant les trois années   de la chaire, un travail d’éditorialisation et de participation à des conférences internationales (8) a permis de renforcer à chaque étape un travail d’analyse et mise en perspective des étapes suivantes, en fonction des questions soulevées. En conclusion de notre ouvrage, nous avons fait émerger plusieurs points relevant de questions épistémologiques ;

  •  sur le rôle du design quant au « bon usage » des technologies et de la contribution au bien commun. Ces questions ont porté en particulier sur les problèmes éthiques autour de la data comme nouvelle « matière » pour les designers et l’instrumentalisation de l’usager. Elles ont guidé les recherches vers la conception d’outils de captation adaptés et limités aux problématiques retenues.`
  •  et découlant de ce qui précède, sur la place de l’usager avec différentes méthodes et dispositifs impliquant celui-ci dans le projet. Les protocoles et systèmes d’évaluation restent largement à explorer en ce domaine et nous ont semblé une piste majeure de recherche à poursuivre.
  • sur la notion de micro-échelle et d’intervention in situ : il est apparu que la pertinence du design était effectivement d’axer son intervention dans des contextes à chaque fois particuliers plutôt que sur un travail de modélisation de solutions idéales qui seraient systématiquement reproductibles
  • et donc sur l’importance de travailler à des processus et outils qui peuvent certes être transférables mais aussi continuellement adaptables aux situations.

Nous avons évoqué le design comme discipline de médiation entre différentes entités et disciplines, mais  quelles méthodes instaure t-on pour un cadre propice aux passerelles permettant de construire un objet commun ? C’est là aussi une des questions auxquelles nous avons été confrontés et qui fait écho aux recherches en co-design menées dans le cadre d’une des thèses évoquées au début associant le Design Lab Care de l’école de design et le laboratoire AAU de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Nantes. D’autres expérimentations menées au sein de Care avec des institutions du monde médical nantais ont été retracées dans un article (Guilloux, Le Boeuf, 2017) basé sur 3 années de travaux analysés tant du point de vue des processus engagés et des propositions de design qui en découlent, que des questions de recherche soulevées en termes de méthodologie, positionnement du design au sein d’un réseau d’acteurs et formation des étudiants. La mise en oeuvre d’une nouvelle chaire Design & Action publique innovante  (9) devrait permettre de poursuivre les investigations sur ce que la recherche en design peut apporter sur la place de l’usager/citoyen dans un domaine où de nouvelles relations entre acteurs publics et privés se mettent en place.

La voie expérimentale annoncée a bien permis de mesurer l’intérêt d’une pratique réflexive sur l’objet de design, tant auprès des équipes encadrantes que des étudiants qui ont largement participé aux expérimentations. Elle nous a amené à expérimenter des méthodes et à penser des questions de recherche du point de vue du design. Ce dernier point est particulièrement important, nous semble t-il dans l’instauration de passerelles au sein de la voie institutionnelle évoquée au début.

J’évoquais en introduction les écrits internationaux sur la recherche en design, mais aussi le fait que les écoles de design en France n’ont pas de tradition de recherche. Si les écrits de la communauté internationale des chercheurs en design doivent pouvoir nous guider, il n’en reste pas moins que le terrain est grandement encore à déchiffrer dans le contexte spécifique de la culture de nos établissements. Le bilan provisoire esquissé pour l’école de design de Nantes apporte sa contribution à l’édifice, avec heureusement surtout beaucoup de questions, en particulier sur l’articulation entre des pratiques professionnelles diverses (dont le projet est le dénominateur commun), l’enseignement et la recherche scientifique.

Notes

1 – l’auteur part du constat de cette injonction à faire de la recherche qui amène la question dont on ne peut se dédouaner « que signifie faire de la recherche ? ». La recherche universitaire est-elle la référence, alors que ses méthodes et son organisation en termes de procédures et de cadre institutionnel sont elles-mêmes interrogées ? La recherche en art, en design, en architecture  pose la question de « la valeur que peut avoir la distance entre le faire et le dire et « celle de la nature d’une recherche dans le faire lui-même », questions centrales de l’ouvrage qui par ailleurs pose aussi les enjeux spécifiques de l’enseignement, de l’éducation et de la formation.

2 – Une première équipe d’accueil de recherche en design, Projekt, a été officiellement reconnue par le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche en 2016 (Université de Nîmes). D’autres modèles se sont mis en place, programme SACRe (ENSAD); Laboratoire des pratiques Innovantes en Design (Université Bordeaux Montaigne) ; Alliance ARTEM (École Supérieure d’Art et de Design de Nancy – ICN Business School – Mines Nancy) ; Design labs de L’École de design Nantes Atlantique/Université de Nantes ; Strate Ecole de design, Sèvres ; ENSCI Les Ateliers, Paris – ; le cycle Design Recherche (CyDRe) Ecole supérieure d’art et de design de Saint-Etienne/Université Jean Monnet ; la recherche en design trouve place par ailleurs dans les Universités de technologie (Compiègne, Belfort-Monbéliart, Troyes), les écoles d’ingénieurs et les écoles d’architecture, . Une exposition à Chaumont (2017) a proposé une cartographie de la recherche en design graphique.

3 – http://blogs.lecolededesign.com/designethistoires/2012/11/18/histoire-du-design-et-recherche-en-design/ ; http://blogs.lecolededesign.com/designethistoires/2017/02/19/une-communaute-francophone-de-recherche-en-design/http://blogs.lecolededesign.com/designethistoires/2017/08/01/etudes-doctorales-et-recherche-en-design/ ; http://blogs.lecolededesign.com/designethistoires/2017/08/08/etudes-doctorales-et-recherche-en-design-2/

4 – Deux thèses sont en cours : Co-design, autour de dispositifs de co-design pour l’évolution de l’habitat pour les personnes âgées, thésarde Markéta fingerova, sous la direction de Daniel Siret, AAU, École Supérieure d’Architecture de Nantes en co-encadrement avec Gaël Guilloux, directeur du Care Design Lab et une thèse IDEA, Immersive Data Exploration and Analytics, thésard Adrien Fonnet, sous la direction de Yannick Prié; LS2N, Polytech Université de Nantes et Grégoire Cliquet, directeur du READi Design Lab.

5 – Il y a beaucoup de références sur la question de l’interdisciplinarité et du design (tant en situation de projet de design qu’en  situation de recherche en design).  Dans ce blog, nous avons rapporté quelques références sur ces questions et spécifiquement sur les rapports avec les Innovations studies et le management : http://blogs.lecolededesign.com/designethistoires/2015/12/10/de-linnovation-et-du-design/ ; http://blogs.lecolededesign.com/designethistoires/2013/11/18/design-disciplines-indisciplinees/ ; http://blogs.lecolededesign.com/designethistoires/2011/11/27/design-et-innovation-studies/ ; http://blogs.lecolededesign.com/designethistoires/2012/02/27/design-et-innovation-suite/

6 – Pour Alain Findeli  le champ de la recherche en design est très vaste et renvoie à ce qu’il appelle « l’écologie humaine généralisée » :  « Pour le design,le champ de l’écologie humaine doit être élargi, étendu, aux dimensions culturelles et spirituelles de l’expérience et de l’habitabilité humaines, et par conséquent prendre en compte le champ où s’exerce et se construit la liberté et l’émancipation des habitants du Monde, donc aux interactions entre l’esprit humain et son environnement, notamment le sémiocosme, sans pour autant négliger les autres ordres de réalité », « La recherche-projet en design et la question de la question de recherche : essai de clarification conceptuelle », Sciences du design 01, p. 49.

7 – Pour citer les principaux, la SAMOA, Nantes Métropole, UTSEUS (Shanghai), les membres fondateurs de la chaire Banque Populaire Grand Ouest et LIPPI.

8 – Présentation par Grégoire Cliquet, directeur du READi Design Lab,  d’un outil d’aide à l’innovation et prise de décision en équipe pluridisciplinaire, pour la mutation de produits existants et objets-services connectés, TransPoz, dont une première mouture a été présentée aux Ateliers de la Recherche en Design (ARD), « Transformer, innover, dérégler », Montréal, 21-24 avril 2015 ; Présentation de l’évolution de cet outil au JAIST (Japan Advanced Institute of Science and Technology), Kanazawa, Japon, « Designing the Internet of Thing for People », 26-29 mars 2016 ; Présentation des travaux de la chaire par Florent Orsoni, directeur du Ville durable Design Lab, Urban inclusive design, Académie libanaise des Beaux-Arts (ALBA), Beyrouth, 18 octobre 2017.

9 – La chaire de recherche Design & Action publique innovante est soutenue par Harmonie Mutuelle et des collectivités territoriales (Département de Loire-Atlantique, Nantes Métropole et services du préfet en Région (SGAR).

Références Bibliographiques :

Collectif, (2014). Design de service public en collectivité locale, le passage à l’acte, Paris : La Documentation française.

Gentès, A. (2015). « Arts et sciences du design ; la place des sciences humaines », Quelles sciences du design, Sciences du design 01, Paris : PUR.

Gentès, A. (2015). The In-Discipline of Design, Bridging the Gap Between Humanities and Engineering, Design Research Foundations, The Netherlands : Springer.

Guilloux, G., Le Boeuf, J. (2017). « Design et Territoires de pratiques en santé : enjeux pour la recherche et la formation », Design et santé, Sciences du design 06, Paris : PUF

Huyghe, P.-D. (2017). Contre-temps, Paris : B 42.

Vial, S., Findeli, A. (dir.), (2015). Quelles sciences du design, Sciences du design 01, Paris : PUR.

Activité éditoriale de la chaire Environnements connectés :

Zara, H., (dir). (2016). L’approche Urban Living Lab, design et opportunités d’une méthodologie expérimentale d’innovation urbaine, L’École de design Nantes Atlantique, imp. Couleur Fab, 102 p.

Le Boeuf, J., Orsoni, F., (dir). (2018). Du Design et Des Environnements connectés, Matières de recherche, Nantes, L’ École de design Nantes Atlantique, 117 p.

Direction éditoriale :

Le Boeuf, J. Cliquet, G., Kérouanton, J-L., (dir). (2016), « Urbanités numériques », Sciences du design 03, Paris : PUF.

Darnault, Z., (dir). (2014-2018),  http://blogs.lecolededesign.com/environnementsconnectes/

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