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Contribution à l’histoire du design industriel en France

Le Temps des objets, Une histoire du design industriel en France (1945-1980)

Les approches iconiques et hagiographiques ont pendant longtemps occupé le champ de l’histoire du design, faisant la part belle à la figure du designer comme artiste visionnaire. Le design d’auteur offre un terrain privilégié pour les expositions et les livres d’art. Il se rattache à la grande tradition des arts appliqués. Mais depuis quelques années des recherches universitaires se sont développées, avec un travail d’investigation dans les archives, un éclairage historique et critique des discours et théories au regard de pratiques professionnelles du design qui ne peuvent être circonscrites à une approche artistique.

Et nous devons nous réjouir quand ces recherches donnent lieu à de nouveaux ouvrages comme cette histoire du design industriel en France (1945-1980), Le Temps des objets de Claire Leymonerie (publication Cité du design – Saint-Étienne).

L’époque,  celle de l’émergence d’un nouveau métier attaché à la mise en œuvre de nouvelles démarches de création pour repenser le produit industriel et le terrain, celui du petit électroménager, permettent de saisir la complexité des débats de l’après-guerre dans un domaine éloigné de celui des arts décoratifs. Entre l’héritage de l’UAM (Union des Artistes Modernes), du mouvement Formes Utiles animé par André Hermant et celui de l’esthétique industrielle porté par Jacques Viénot, l’auteure nous offre une précieuse synthèse du socle théorique et idéologique sur lequel les premiers designers industriels auront à défendre les savoir-faire et fondements éthiques de leur métier. Les apports historiques concernant les premières agences et la place du designer industriel dans l’entreprise confronté aux places prépondérantes de l’ingénieur et du spécialiste en marketing, sont nourris des grandes questions critiques qui animent les sciences sociales et le monde intellectuel dans cette époque d’émergence de la société de consommation.

Les informations en fin d’ouvrage sur les principales agences de design industriel pour la période, montrent une diversité des profils de nos designers pour une activité professionnelle qui peine encore à se structurer. La défense d’un « fonctionnalisme renouvelé » dans l’héritage de la Hochschule für Gestaltung (HfG) d’Ulm fournit au design français l’ancrage méthodologique dont il a besoin pour affirmer sa place dans l’entreprise. C’est sur le constat de cet héritage à l’aube des années 80 que se termine l’ouvrage. Un tournant s’amorce alors, qui devrait offrir aux historiens des pistes de recherche encore inexplorées.

De nouvelles approches sont apparues depuis quelques années qui remettent en question les histoires du design traditionnelles basées sur les valeurs occidentales de la modernité industrielle et étendent le champ de cette histoire dans le temps et l’espace, en s’inscrivant dans une tradition d’ouverture de la discipline aux Sciences Humaines et Sociales. En témoigne l’histoire mondiale du design de Victor Margolin parue en 2015 (World History of Design, Bloomsbury). Mais par ailleurs, certains auteurs soulignent une résurgence des approches nationales renouvelées par de nouveaux modèles d’écriture de l’histoire (Kjetil Fallan, Grace Lees-Maffei, Design Issues 2016, n°1). Le parti-pris de Claire Leymonerie de porter son regard sur le petit électroménager permet d’éclairer certaines spécificités de la position du design industriel en France et d’enrichir les apports bibliographiques auxquels elle se réfère dans cet ouvrage. Je pense que les questions autour des phénomènes de globalisation en histoire seront d’autant plus pertinentes qu’elles pourront effectivement se nourrir des singularités culturelles. A cet égard, en choisissant un terrain encore insuffisamment exploré du design industriel français, l’auteure apporte donc une importante contribution. On a souvent déploré la difficulté en France d’utiliser le mot design pour design industriel, avec diverses propositions de traduction à partir du moment où le terme d’esthétique industrielle ne paraissait plus satisfaisant. Cette difficulté serait le signe d’un retard de la structuration de la profession par rapport aux pays anglo-saxons. Mais les débats sémantiques peuvent être vus dans une autre perspective, celle d’un questionnement sur les valeurs attachées aux mots. C’est ce qui apparaît en filigrane au long de ce récit qui éclaire une position française au regard du concert général de la modernité industrielle.

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