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design discipline(s) indisciplinée(s)

Dans un article paru dans la revue Design Issues (1),  les auteurs Craig Bremner et Paul Rodgers, parlent de l’embarras du designer industriel Dieter Rams (2) face à la dévaluation du mot design. Le design ne doit pas être considéré comme un adjectif rattaché à un produit pour lui conférer artificiellement une valeur ajoutée mais est une « profession sérieuse », dont les enjeux portent sur tous les aspects de notre quotidien,

(…) economy as well as ecology, with traffic and communication, with products and services, with technology and innovation, with culture and civilization, with sociological, psychological, medical, physical, environmental, and political issues, and with all forms of social organization (3).

La posture de Dieter Rams est celle du professionnel du design industriel, métier né dans la première moitié du XXe siècle et dont les champs d’investigation, méthodes et  codes déontologiques se sont mis en place après la Deuxième Guerre mondiale dans les pays industrialisés (4).

Mais le design, en tant qu’activité de conception, de projection, de projet, recouvre d’autres figures, d’autres métiers qui ont également développé leurs méthodes et théories dans le contexte du développement industriel et des théories et débats de la modernité et de la post-modernité.

Les auteurs de l’article cité parlent de crise du design, en faisant à la fois référence à une discipline, Le Design et aux différents métiers qui s’y rattachent.

Le texte ci-dessous reprend et commente un certain nombre de points de leur analyse.

Crise d’une discipline et/ou discipline qui se porte bien

Craig Bremner et Paul Rodgers évoquent donc une crise et la font remonter aux années 1960, en renvoyant aux écrits d’Adam Richardson sur la « mort du designer » (6) et sur une crise qui serait issue des mouvements qui ont agité le design italien de cette époque.

Si l’on suit la voie des idées défendues par les groupes contestataires des années 60, on peut dire qu’effectivement il y a eu mouvement de « dé-disciplinarisation » au profit de théories en rupture avec la tendance scientiste rationaliste du design industriel : nouveaux modèles alternatifs, hybridation des disciplines et implication des usagers, valorisation des valeurs imaginatives et symboliques… Dans le cas des positions les plus extrêmes, il s’agissait avant tout de théories car la réalité sur le terrain des entreprises était au contraire dans une délimitation professionnelle du design industriel et des autres métiers de conception auxquels n’était pas toujours rattaché le substantif design.  Faisant référence à ce phénomène et au lien avec l’anti-design des années 1970-80, Roger Tallon dans un entretien de 1987 pour Art Press, déclarait qu’on « se trouvait face à ce paradoxe d’un succès médiatique qui s’accompagne d’un échec commercial absolu » (7).

Il me semble que ces renvois historiques témoignent plutôt de mutations sociales,économiques et culturelles au moment de l’émergence de la société de consommation. Il n’est pas étonnant que le design au sens d’une discipline générale de création transformant le monde ait été au coeur des évènements, à la fois dans les débats sur le design en général et au sein des  métiers du design sur le terrain industriel en particulier, avec sans doute plus de nuances que pourraient laisser penser les oppositions simplificatrices.

A propos de crise du design, Craig Bremner et Paul Rodgers évoquent également les débats autour du développement du design comme discipline de recherche retracés par Nigel Cross (8) :

The robust debates around research methods and design, articulating a number of territorial engagements, appear to have missed the general understanding in disciplinary scholarship that such debates about research methods are already an indication of a discipline « in crisis ». A similar point is made by Nigel Cross when he reminds us of the concerns that arise very 40 years or so in design research. Cross describes how, in the 1920s, the search focused on developing scientific design products ; then in the 1960s, the concern shifted to finding a scientific process. According to Cross’s chronological calculations, then, that we are now experiencing another crisis about the development and use of appropriate research methods in design is no coincidence.

Le développement du design comme discipline de recherche dans les années 1960  se situe dans une période où « l’hyper-disciplinarisation » apportée par la modernité est remise en cause par des auteurs comme le sociologue Edgar Morin nous invitant à relier les connaissances et les disciplines entre elles. Dans le champ de la recherche académique sont transposées des questions qui ont de fait toujours été au coeur de débats sur le design, depuis l’unité des arts prônée à la fin du XIXe siècle, le mode d’ordre de Gropius au Bauhaus, « Art et technique, une nouvelle unité », l’humanisme basé sur l’intégration des arts, des techniques et des sciences dans le programme de Moholy-Nagy au New Bauhaus de Chicago à la fin des années 1930, ou encore la référence à la figure de Leonard de Vinci par Jacques Viénot lors qu’il défend le designer comme l’homme d’un art « qui ne relève ni des Beaux-Arts, ni des arts décoratifs, ni de la technique pure ». En proposant une définition générale du design postulant que « everyone designs who devises courses of action aimed at changing existing situations into preferred ones », Herbert A. Simon (9), ouvrait le champ d’une discipline basée d’emblée sur la question de ce qui relie les différentes pratiques du design (et connaissances apportées par).  Mais comme l’écrivait Edgar Morin sur le thème « relier les connaissances, il s’agit  « d’envisager les méthodes, outils, opérateurs, concepts aptes à ces reliances » (10). Dans ce contexte, la crise de la discipline design serait  le signe d’une discipline qui se porte bien.

Crise et/ou mutations des métiers du design

Après avoir évoqué le champ du design en général, les auteurs abordent la question des différents métiers, écrivant que les frontières tendent à être de plus en plus floues. On pourrait rajouter que ce flou est renforcé depuis quelques années par une sorte de surenchère de secteurs auxquels on appose l’étiquette design, avec une superposition entre la notion de design en tant que métier et le domaine d’application. C’est le cas par exemple de « design des politiques publiques », renvoyant à une idée d’innovation sociale qui prendrait en compte les usagers devenus acteurs du moteur des transformations. Les méthodes développées autour des boîtes à outils du « design thinking » et du « co-design » adaptées pour ce type de démarche sont-elles uniquement des méthodes en amont du projet de design à réaliser ou s’agit-il encore d’un nouveau métier du design à part entière qui prend en charge le projet dans sa totalité ?

Si l’on reprend l’analyse proposée par l’article, le flou se situe à différents niveaux, entre les métiers du design eux-mêmes et au niveau des délimitations pas toujours évidentes entre le design et les disciplines connexes au projet (domaines techniques, scientifiques  -sciences humaines et sciences dites dures -, économiques etc.). Il s’explique par une crise au niveau des professions elles-mêmes, avec les nouveaux challenges liés aux mutations des entreprises, une crise au niveau économique qui voit dans un contexte de globalisation la rémunération traditionnelle des designers mise en péril et une crise technologique avec l’explosion de toutes les technologies liées au numérique qui remettent en question le rapport traditionnel à la conception et production du produit de consommation :

(…) downgrade of the financial stock of designers coincides with the ‘financialization’ of the gobal economy, which has turned all exchanges into a derivative, a form of insurance against change. For a profession predicated on change, this development is potentially terminal.

(…)The significant developments in information and computing technologies have created processes and procedures that enable individuals to engage in a form of digital design and production that calls into question their relationship with consumer products.

Mutations des métiers, territoires flous, ces constats amènent les auteurs à considérer les questions que cela soulève dans le contexte de l’interdisciplinarité.

Le design discipliné et indiscipliné

Les questions soulevées par la définition du territoire d’une discipline vont effectivement de pair avec celles des modes opératoires de l’interdisciplinarité. Beaucoup d’études existent  sur ces sujets et nos auteurs renvoient à une première conférence internationale de 1970 et aux écrits de Erich Jantsch  (11)

Jantsch in his framework was intent on providing specific characteristics that nuance the disciplinary terms, thus making explicit the form of cooperation in question.

D’autres chercheurs ont prolongé les débats. Pour certains l’interdisciplinarité est quelque chose de très difficile (Stanley Fish), pour d’autres c’est au contraire trop facile (William J.T. Mitchell)… et que veulent dire les auteurs lorsqu’ils parlent d' »undisciplined design » ? (12)

Ils proposent un classement et des définitions relatifs aux différents termes associés aux rencontres entre disciplines, définissant par exemple l’inter-disciplinarité comme étant l’enrichissement d’une discipline par l’apport de connaissances d’une ou plusieurs autres disciplines, la trans-disciplinarité comme étant la capacité entre différentes disciplines de travailler avec des perspectives méthodologiques partagées, pour arriver aux notions d' »alter-disciplinarity » permettant d’établir des connections générant de nouvelles méthodes, d’autres modes d’investigation  hors des repères traditionnels de disciplines identifiées et l' »undisciplinarity » qui fait passer les pratiques d’une approche par discipline à une approche basée sur la nature et les questions liées au projet :

It is an approach to creating and circulating culture that can go its own way without worrying about what histories of disciplines say is « proper » work. In other words, it is « undisciplined ».

La notion d' »undisciplinarity » c’est aussi une nouvelle représentation du monde, de nouveaux modes de penser et d’agir apportés par le « digital » pour lesquels les auteurs proposent le terme d' »alterplinarity », se référant au manifeste de Nicolas Bourriaud sur l’altermodernité  exprimant une rupture avec la post-modernité :

(…) we argue for an « alterplinarity » : « an other » disciplinarity in which design (« artist » for Bourriaud)…

« becomes ‘homo viator’, the prototype of the contemporary traveller whose passage through signs and formats refers to a contemporary experience of mobility, travel and transpassing. This evolution can be seen in the way works are made : A new type of form is appearing, the journey-form, made of lines drawn both in space and time, materializing trajectories rather than destinations. The form of the work expresses a course, a wandering, rather than a fixed space-time ».

L’article se termine sur la rupture épistémologique apportée par le digital et la globalisation en soulignant les immenses possibilités que cela offre aux disciplines traditionnelles amenées à repenser leur territoire. Encore faut-il que cela se fasse sur des bases solides (« disciplinary platform of knowledge and skill ») pour éviter les jargons (13), les phénomènes d’uniformisation et de soumission aux tendances de la mode. Le design ancré dans la pratique professionnelle doit donc être ‘ »undisciplined » et responsable (c’est la profession « sérieuse selon Dieter Rams) et « disciplined » et irresponsable.

Une telle ouverture laisse présager de beaux jours pour la recherche en design…

Notes

1 – Craig Bremner, Paul Rodgers, « Design Without Discipline », Design Issues, volume 29, Number 3, Summer 2013, p. 4-13.

2 – Designer industriel allemand né en 1932, Dieter Rams a été le grand designer en chef de la firme Braun (de la deuxième moitié des années 50 aux années 1990), soucieux d’un design sobre et respectueux de l’environnement.

3 – Dieter Rams fut signataire de « The Munich Design Charter », publiée dans Design Issues 8, n° 1, 1991.

4 – Donald Norman, Emotional Design : Why We Love (or Hate) Everyday Things, New-York : Basic Books, 2004, p. 213.

5 – L’Ecole d’Ulm (Hochschule für Gestaltung)  créée en 1953 par Otl Aicher et Inge Scholl, a joué un rôle essentiel dans l’élaboration de méthodes d’enseignement fondées sur les sciences et pour ses débats critiques portant sur les conséquences de l’industrialisation tant sur le plan social qu’économique et environnemental. Dieter Rams appartient à cette génération de designers engagés dans l’idée d’une très forte responsabilité de leur rôle dans la société. Le modèle d’ilm avait été au départ inspiré par l’école du Bauhaus fermée au moment de l’accession au pouvoir des nazis.

6 – Adam Richardson, « the Death of the Designer », Design Issues, volume 9, number 2 (1993), p. 34-43.

7 – « Roger Tallon, Trans-Design, Art Press, Hors Série n° 7, 1987, p. 22-26.

8 – Nigel Cross, « Designerly Ways of Knowing : design Discipline Versus Design Science », Design Issues, volume 17, number 3 (2001).

9 – Herbert A. Simon, The Sciences of the Artificial, MIT Press, Cambridge, MA, 1969.

10 – Le contexte était de journées thématiques pour l’enseignement sur le thème « Le défi du XXIe siècle, Relier les connaissances », Ministère de l’Education nationale, de la Recherche et de la Technologie, éditions du Seuil, Paris, 1999, p. 13.

11 – Erich Janosch, « Towards Interdisciplinarity and Transdisciplinarity in Education and Innovation » in Interdisciplinarity : Problems of Teaching and Research : Proceedings of Seminar on Interdisciplinarity in Universities, ed. G. Berger, A. Briggs, and G. Michaud (Paris : Organization for Economic Co-operation and Development, 1972), P 97-121.

12 – Ils rappellent les questions soulevées à propos de la nature des recherches doctorales dans les disciplines du design par un certain nombre d’auteurs, dont John Chris qui, en 1998, parlait de « alter-disciplinary » ou « undisciplinary » disant que la qualification requise pour ce type de doctorat devait associer imagination et raison, technologie et art et être engagée dans l’amélioration de la qualité de vie et la qualité des produits industriel. « To successfully integrate art and science – as art/science – a new discipline,if you want to give it a name. Difficult ! », John Chris Jones, « PhD Research in Design », Design Studies 19, N°1 (1998) : 5.

13 – On voit bien comme ce phénomène de jargon, particulièrement dans le domaine dit des TIC ou du digital,  renforce les barrières entre disciplines.

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