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Dessine-moi une utopie

Dans une étude sur l’urbanisme américain des années 1920, « Les gratte-ciel de l’avenir » (1), Carol Willis écrivait que les projets de ville de gratte-ciel dessinant l’avenir radieux  d’une cité idéale faisaient  » rarement référence aux systèmes administratifs ou sociaux » présents dans les utopies politiques. Il n’était pas besoin d’ imaginer de nouvelles formes d’organisation politique et sociale pour un monde meilleur (2), l’idée de progrès étant inscrite dans le capitalisme technocratique de l’époque. C’était le sens de l’histoire pour instaurer un paradis terrestre.

Encore fallait-il mettre de l’ordre dans le développement anarchique fascinant et inquiétant des anticipations imaginées par nombre de dessinateurs et auteurs futuristes du début du XXe siècle, gravures de la ville de NewYork (entre 1908 et 1915) aux gratte-ciel gigantesques reliés par des ponts sous un ciel rempli d’engins de toutes sortes, dessins de Harry Grand Dart, de Windsor McCay (créateur de Little Nemo), Londres du XXIe siècle imaginé par H.G. Wells et dont la méthode consistait à « agrandir le présent » en le multipliant par trois. Carol Willis explique que l’expression de Wells, « agrandir le présent », correspondait à « la méthode qu’employaient la plupart des prophètes d’avant les années vingt pour élaborer leurs conceptions » :

Leurs images chimériques n’étaient que des extrapolations à partir de la ville existante et de ses problèmes, et non des propositions véritablement nouvelles. Ils partaient du principe que le progrès technologique, dans le contexte concurrentiel de l’économie ultra-libérale, ne pouvaient aboutir qu’à ce genre de tableaux. Leurs dessins trahissent donc une certain ambiguïté : sous des dehors généralement humoristiques et enjoués, ils cachent aussi l’indication dégrisante que cette ville surchargée ne pouvait être maîtrisée.

Un nouvel idéal émerge dans les années 1920 au sein d’un mouvement d’architectes américains qui pensent, dans le contexte du capitalisme, concilier progrès technologique et progrès social par une planification oeuvrant pour le bien commun. Leurs convictions selon l’auteur,  renvoient aux analyses d’historiens tels Ellis Hawley, qui avaient fait valoir l’influence de « la réussite de la mobilisation industrielle pendant la Première Guerre mondiale » (…) première tentative majeure du gouvernement américain pour prendre l’économie en main ». Carol Willis parle à leur sujet d’une philosophie qui « peut être vue comme une sorte de modernisme passif par opposition au modernisme actif » d’ Européens avant-gardistes comme Le Corbusier, qui posa l’ultimatum architecture ou révolution » et il précise que « leurs écrits ne contenaient pas de polémique explicite, comme chez les théoriciens du Bauhaus ou les constructivistes russes ».

Gratte-ciel et « nouvel ordre urbain »

Les principes de la ville idéale de nos utopistes américains reposaient  sur une foi en la science, la technologie et le « pouvoir libérateur de la machine ».  Le gratte-ciel et le zonage (3)  en étaient les instruments. Les nouvelles tours, certaines pensées comme des ziggourats avec leur système de redans, aux masses simples et sans ornementation, allaient pouvoir s’inscrire dans des ordonnancements rationnels et maîtrisés pour le bien-être de tous.  Deux architectes ont été particulièrement impliqués dans cette vision de la ville américaine, Harvey Wiley Corbett et Hugh Ferriss. Ils présentèrent leurs conceptions dans une exposition, »La Ville des Titans – retrospective de New York en images de 1926 à 2026″ qui eut lieu dans un magasin de la ville en 1925 :

(…) l’exposition se composait d’immenses fresques représentant une spectaculaire métropole de gratte-ciel, avec de gigantesques tours à redans régulièrement espacées et reliées par des voies de communication étagées, des trottoirs ombragés d’arcades et des passerelles pour piétons joignant les étages supérieurs.

Nombre de projets virent le jour, dont l’auteur distingue quatre catégories :

L’approche la plus fréquente consistait en un plan urbain formé de tours à redans régulièrement espacées, généralement reliées par des voies de circulation aériennes. Dans la seconde catégorie, les gratte-ciel étaient ramassés en grappes plus serrées. Un troisième variation préconisait des tours isolées entourées de larges espaces libres. La mégastructure – c’est-à-dire la ville contenue toute entière dans un seul immeuble – formait une quatrième catégorie de moindre importance.

Dans « The Metropolis of Tomorrow » (1929), Hugh Ferris reprenait le principe des cités idéales où la géométrique et l’ordonnancement  des services et principales instances (en l’occurrence ici les affaires, les Sciences et les arts) étaient pour lui « symbole d’harmonie et humanisme ».

Le film Just Imagine tourné en 1930 au décor hollywoodien inspiré par le concept de la « ville aux cent étages » de l’architecte mexicain Francisco Mujica, la foire internationale de New York de 1939 avec les mises en scène conçues par des designers industriels (Henry Dreyfuss, Norman Bel Geddes) sont des fictions spectaculaires  de ces visions du futur.

Utopies/contre-utopies

Dès leur époque les villes du futur imaginées par les partisans de la ville gratte-ciel ont été critiquées pour leur échelle inhumaine et leur manque de réalisme économique. Carol Willis écrit que finalement les vues des architectes régionalistes (4), partisans de la déconcentration des villes, d’une planification à l’échelle de la région, d’un « idéal communautaire fondé sur la maison individuelle et l’unité de voisinage » sont apparues plus justes au regard « du futur (suburbain) de l’Amérique. Mais surtout, ces « créateurs de la première conception moderne américaine de la ville comme utopie » ont subi le revers de toute utopie. Ils voulaient une cité harmonieuse dans laquelle l’homme pourrait s’épanouir mais c’est une image de mégalomanie et d’autoritarisme qui leur a été renvoyée.

Utopie : chimère ou exploration du possible ?

L’ordre idéal imaginé par la modernité occidentale rationaliste n’a pas tenu ses promesses et le XXe siècle nous a appris que l’avenir radieux des utopies pouvait tourner au cauchemar. Dans un temps où domine le principe défensif de précaution, la démarche utopique à t-elle d’ailleurs encore du sens ? Oui bien sûr à moins de supprimer tout effort de l’imagination, toute espérance d’un monde meilleur. A cet égard les grands chantiers de réflexion en place sur l’évolution des villes ne manquent pas : mise en oeuvre des principes de la Conception universelle et du développement durable (4), nouveaux modes de déplacement, construction de bâtiments à énergie positive… D’autres scénarios optimistes très loin des utopies des années vingt s’offrent à nous. Les villes vertes imaginées par les architectes, designers, urbanistes sont au coeur des politiques de la ville que l’on souhaite portées par des échanges citoyens. 70 % de la population mondiale devrait être citadine en 2050, l’enjeu est de taille ! Les rêves de ville idéale sont toujours à l’oeuvre.Ils nous offrent des images de familles heureuses à vélo ou cultivant leur jardin sur une terrasse, loin des réalités sociales et économiques qui repoussent les plus démunis à la périphérie. C’est la part chimérique de l’utopie. Mais on ne peut s’arrêter aux promesses non tenues. L’utopie peut être aussi projection  d’un monde meilleur possible.

Notes

1 – Willis, C., « Les gratte-ciel de l’avenir », Rêves de futur, Culture Technique n° 28, éd. CRCT, 1993. L’édition originale a été publiée en 1986 par MIT Press, Imagining Tomorrow, History, Technology and the American Futur, Cambridge, Massachussets

2  – Le thème de l’utopie qui s’est développé en Europe occidentale à partir de la Renaissance correspondait à un renouveau de la philosophie politique inspirée des philosophes et poètes de l’Antiquité. Il est aussi inscrit dans la tradition biblique de la promesse du salut et de la préfiguration sur terre de la Jérusalem céleste. En effet si le mot apparaît avec Thomas More au début du XVIe siècle et inaugure un genre littéraire, l’idée d’utopie est bien évidemment reliée à l’histoire de l’humanité.

3 – Le principe du zonage a été amorcé à New-York en 1916. L’auteur explique que cette législation « avait au départ pour objectif de protéger la santé et la sécurité publiques, ainsi que la valeur foncière ».

4 – Le développement durable a été défini comme « le développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion : le concept de « besoin », et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité, et l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale imposent sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir » (rapport Brundtland, « Notre avenir à tous », 1987).

Une réponse à “Dessine-moi une utopie

  1. In line with the above there is a very interesting book by Mark Kingwell- Yale University Press by the title:
    « Nearest Thing to Heaven » the empire state building and american dreams.
    This book defines the effect on the American psyche of the construction of the Empire State building.
    The writer is a professor of philosophy. He teaches and writes about design and architecture.

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