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Design vertueux pour musée

Sous l’impulsion de son premier directeur, Alfred H. Barr, le musée d’art moderne de New York (MoMA, inauguré en 1929) a été engagé dès sa fondation dans une défense de l’art moderne, non seulement dans le domaine de la peinture ou de la sculpture, mais également dans ceux de l’architecture, de la photo, du cinéma et aussi du design (1). L’influence du Bauhaus a été déterminante et le musée a contribué à diffuser une certaine idée du design, le « good design » épuré des modernes.

« Un crucifix roman n’était pas d’abord une sculpture (…) »

André Malraux dans son « Musée imaginaire » (3) rappellait que les oeuvres d’art de nos musées étaient pour la plupart destinées à d’autres fonctions et s’interrogeait sur le rôle du musée, phénomène relativement récent et lié à la civilisation de l’Europe moderne, qui a imposé « une relation toute nouvelle avec l’oeuvre d’art ».

L’interrogation vaudrait d’être poursuivie concernant la mise en musée du design. Sans doute la valorisation de la dimension esthétique et la transformation d’objets usuels en icônes pour vitrines ont-elles contribué à la fortune médiatique d’un design confondu avec le style du créateur qui a su associer le beau et l’utile. Le designer industriel Ettore Sottsass était ainsi présenté récemment dans le magazine du Monde (16 mars 2013) comme celui dont le travail « a marqué l’histoire de l’art » et comme l’initiateur d’une hybridation entre design et art  : d’un côté le travail pour la firme Olivetti, de l’autre la création du mouvement Memphis au début des années 1980 qui lui aurait permis  » de destructurer les formes, révolutionner l’usage des couleurs et ainsi tourner le dos au fonctionnalisme en pavant la voie d’un design plus joyeux » (propos cités du collectionneur Jean Galvani). Outre le fait que l’hybridation entre design et art a été un des grands leitmotivs de l’Art Nouveau à la fin du XIXe siècle et donc ne commence pas avec Etttore Sottsass (2), les propos confortent un positionnement du design dans les arts décoratifs. Il suffit de suivre les pages de la plupart des journaux ou magazines qui parlent de design pour se rendre compte qu’il n’y a pas ou très peu d’articles consacrés aux réalités des métiers du design, aux dimensions sociales, environnementales et économiques de projets où l’on travaille rarement en génie isolé mais au sein d’équipes pluridisciplinaires. J’avais eu l’occasion déjà de souligner comment tout un discours mythique pouvait être relayé par les institutions culturelles, tel celui tenu par exemple par Michel Onfray sur Philippe Starck lors de l’exposition de ce dernier à Beaubourg en 2003.

Mise en image du designer créateur inventeur

En référence toujours à Malraux, une autre piste mériterait qu’on s’y attarde, le rôle de la photographie dans la construction d’un imaginaire du design. Récemment une photo montrait le designer Massoud Hassani courant dans un champ avec derrière lui une sorte de gigantesque fleur, sur fond de rideau d’arbres (4). Le paysage est bucolique, l’objet de design un peu moins. Il s’agit en fait d’un engin de déminage. L’article accompagnant cette photo explique l’enfance du designer dans la banlieue de Kaboul, le contexte de la guerre en Afghanistan, l’horreur des zones à risque qui tuent des milliers de personnes,  les souvenirs de jeux d’enfance qui l’auraient amené alors qu’il était étudiant en design à Eindhoven à concevoir cette grosse boule  baptisée « Mine Kafon » constituée de métal et de tigres de bambou sur lesquelles sont fixées des ventouses en plastiques. Actionnée par le vent, la boule part à la rencontre des mines qui explosent. La belle image du créateur et de son invention reste bien dans cette veine du designer artiste et le Mine Kafon a pu aussi être baptisé le démineur artistique. L’objet a déjà rejoint les collections du MoMA dont la promotion du design a bien sûr dépassé les critères esthétiques du courant moderne pour montrer la diversité des actions de transformation du monde dans lesquelles le design peut apporter sa contribution vertueuse. L’acquisition de « Mine Kafon » par le MoMa va t’elle aider à sa mise au point et à sa commercialisation pour une action concrète dans des opérations de déminage ? Il faut l’espérer pour son auteur qui a déclaré qu’il préfèrerait « le voir dans un champ de mines  plutôt que dans un musée ».

Notes

1 –  L’exposition « Machine Art » en 1934, organisée par Philip Johnson qui dirigeait le département architecture, montrait des objets usuels sélectionnés pour exalter une certaine beauté du machinisme et de la création industrielle.

2  – ce qui d’ailleurs n’enlève rien à l’importance du mouvement Memphis dans sa dimension culturelle.

3 – « Un crucifix roman n’était pas d’abord une sculpture, la Madone de Cimabué n’était pas d’abord un tableau, même l’Athéna de Phidias n’était pas d’abord une statue », André Malraux, Le Musée imaginaire (1947), « Introduction », Gallimard, Folio/Essais, Paris, 1965.

4 – « Une fleur qui démine à tout vent », Emmanuelle Lequeux, Le Monde, 30 janvier 2013.

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