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De l’objet icône au design thinking

La diffusion médiatique du design restreint toujours cette activité professionnelle à la création d’ un univers d’objets pour les magazines de décoration. Il y a certes une grande richesse de création dans ces domaines, hérités des arts appliqués. La séduction des images et des mises en scène, la participation à des manifestions culturelles et la valorisation du  créateur, font rêver les jeunes designers qui veulent se faire reconnaître et consacrer pour leur talent. L’exposition « Les Usines de rêves »  (5 avril 2011-12 février 2012), organisée à l’occasion du 50ème anniversaire du Salon du Meuble de Milan, témoigne de ce design  qui a fait la réputation d’Alessi (1). Le design est cette « discipline artistique et poétique », qui n' »hésite pas à casser les codes »  (2) et conjugue l’innovation, la recherche créative avec la production industrielle et les recherches technologiques les plus avancées. Le style reste la référence dominante.

Mais le design ne s’applique pas qu’à des objets… (3)


même si la culture de l’objet iconique et l’attachement romantique au designer artiste continuent à en être les principaux vecteurs médiatiques. L’élargissement du champ d’action du design, tant à travers les nouveaux métiers associés aux technologies informatiques et à l’Internet, que dans la reconnaissance du design comme discipline d’innovation et de management en amont de la conception de nouveaux services et produits, ouvre de nouveaux espaces.   Ce n’est pas une nouveauté de dire que le designer, dans la plupart des projets complexes, travaille avec d’autres professionnels. En France, la tentative de créer  un enseignement visant à faire travailler ensemble designers, urbanistes, ingénieurs, sciences humaines avait donné lieu à la création au début des années 1970 d’ un Institut de l’environnement (4) qui devait regrouper des diplômés de ces diverses disciplines pour un cycle d’études de deux ans. Ce projet n’a pas eu de suite mais témoigne des prises de conscience d’une époque où « L’avenir n’est plus ce qu’il était ». Cet aphorisme repris dans l’introduction par Joseph J. Corn pour la revue Culture Technique n° 28 (4), renvoie aux premières inquiétudes environnementales et doutes face à l’industrialisation :

Depuis le XIXe siècle, on s’était persuadé, dans les pays où  l’industrialisation allait bon train, que le progrès social et moral découlait inexorablement des découvertes scientifiques et des innovations de la technologie.

(…)

Il suffisait de regarder autour de soi pour constater que le développement technologique polluait l’atmosphère et les cours d’eau, détruisant lentement les forêts et les océans, les animaux et les plantes.

Plus que jamais,  il est nécessaire d’envisager le projet de design dans un environnement pluridisciplinaire et de s’interroger sur le rôle du design au sein de ces équipes. Dans son ouvrage « Change by Design. How design thinking transforms organizations and inspires innovation », Tim Brown parle « d’exploration centrée sur l’humain » (5) comme étant la qualité spécifique du designer. Certes, depuis les premières théories du XIXe siècle, le design a été considéré comme le moyen d’humaniser la technique et le regain de positivisme dans le contexte technologique actuel rend d’autant plus indispensable d’introduire le design dans la conception des nouveaux produits et services à imaginer. Mais quelles que soient les méthodes et les outils (6), la question éthique de l’acte de design centré sur l’humain reste un défi permanent et ne va pas de soi. Le design qui regroupe des savoirs et pratiques diverses ne porte pas non plus seul la clef des défis à relever pour concilier le développement économique et les solutions pour un « monde habitable ». La « loi de hiérarchie ou de finalité » inscrite dans la Charte de l’esthétique industrielle est toujours d’actualité.

Notes :

1 – Catalogue de l’exposition sous la direction d’Alberto Alessi, Ed. Triennale/Electra, 2011.

2 – Extraits de l’article de Catherine Maliszewski, « La Dolce Vita chez soi, Alliance de créativité artistique et de rigueur conceptuelle, le design italien sublime les objets du quotidien », Le Monde Magazine, 25 juin 2011, p. 62.

3 ) Réflexion du designer Roger Tallon, dans un numéro spécial d’Art Press en 1988,  qui s’insurge contre le côté « abusif » d’un design limité aux « tabourets », « lampadaires » et « guéridons » :

Cela recouvre tellement d’aspects de la production qu’il faudrait en effet être plus précis quand on parle de design. Cela va du graphisme, y compris aujourd’hui l’infographie, à la coordination des systèmes de communication de l’entreprise – ce qu’on appelle la « corporate image ». Cela s’applique à la politique de produit, entendu que le produit peut être un objet aussi bien qu’un produit sans consistance réelle – je pense là aux logiciels informatiques qu’il faut aussi « mettre en formes ». Enfin le design touche à l’environnement. Depuis quelque temps, le design global opère la synthèse de ces différents secteurs, et contribue à construire une image/identité spécifique à l’entreprise .

Roger Tallon témoigne de l’agacement ressenti par beaucoup de  designers industriels à cette époque devant la médiatisation d’un design contestataire (anti-design) dont les racines remontent au mouvement de l’architecture radicale italienne et aux avant-gardes anglaises du début des années 1960. Celui-ci s’était manifesté par des objets expérimentaux et des prises de position théoriques prônant un nouveau modèle culturel. Dans les années 1980, le groupe Memphis fondé à Milan par Ettore Sottsass et Barbara Radice, a été représentatif d’un design qui se voulait alternatif. Les propos de Roger Tallon sont à re-situer dans ce contexte.

4 – Créé à l’initiative du Ministère des Affaires Culturelles, l’Institut de l’Environnement (association loi 1901) devait être un centre pluridisciplinaire de formation et de recherche et promouvoir un renouvellement de l’enseignement de l’urbanisme, de l’architecture, du design et de la communication. Parmi les membres fondateurs se trouvaient le designer Claude Braunstein et l’architecte Claude Schnaidt.

5 – Joseph J. Corn (sous la direction de), Rêves de Futur, édition originale publiée en 1986 par MIT Press à Cambridge, Massachussets, sous le titre Imagining Tomorrow – History, Technology and the American Future, édition française, Centre de recherche sur la culture technique, 1993.

6 – Tim Brown, Change by Design, How design thinking transforms organizations and inspires innovation, Harper Business, 2009. Paru en français sous le titre Le design thinking change l’entreprise et la stratégie, L’esprit design, Pearson Education France, Paris, 2010. L’auteur démontre comment les différentes démarches propres au design en font une discipline permettant aux entreprises de développer une stratégie d’innovation centrée sur l’humain et pertinente économiquement, selon la triade « désirabilité-faisabilité-viabilité » :

C’est cette approche centrée sur l’homme et fondée sur la désirabilité que promeut la pensée design (p. 161).

Nous restons sceptique sur la défense par l’auteur d’un design thinking « que tout le monde peut mettre en oeuvre », au risque d’occulter la part des apprentissages inhérents à la pratique du design qui permettent le design thinking. Le design ne risque t-il pas une dilution totale dans cette proposition tellement généraliste.

7 – Les designers sont amenés à travailler de plus en plus avec des anthropologues et à s’initier aux enquêtes ethnographiques.

2 réponses à “De l’objet icône au design thinking

  1. Le design global répond au besoin actuel d’intégrer a priori l’éthique à la technique au lieu de la déléguer uniquement au politique. Traditionnellement, on considère que la technique est neutre et que la responsabilité incombe à celui qui l’utilise selon sa manière de l’utiliser. Aujourd’hui, ce modèle est à remettre en cause. Les acteurs du système technicien sont trop nombreux et dispersés, les responsabilités sont diluées et l’éthique doit s’appliquer à chaque niveau. La Charte de l’esthétique industrielle est un document important mais qui ne contient selon moi que deux articles spécifiquement éthiques. Il me paraît utile d’importer en design d’autres règles issues de la bioéthique, comme celles de la transparence (ne pas dissimuler d’informations aux personnes), de la bienfaisance (équilibre risque/bénéfice dans les interventions), du respect du consentement (ne rien imposer) et de la justice (ne pas léser une partie de la société).

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