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Histoires du design en débat – 3

Notre précédente note de lecture au sujet des débats menés sur la discipline histoire du design renvoyait à un article de Victor Margolin, plaidoyer pour une histoire du design reliée aux autres champs de l’histoire.

Nous faisions remarquer que l’histoire du design la plus largement médiatisée souffrait toujours du syndrome de la répétition et des évidences trompeuses.

L’histoire devrait  en effet être le contraire du « cela va de soi » et les recherches depuis quelques décennies en histoire du design montrent les efforts pour engager cette discipline à construire ses propres questions de recherche afin de mieux engager un dialogue fructueux avec les autres disciplines de l’histoire et des sciences humaines.

Dans son article « The Production-Consumption-Mediation Paradigm »(1), Grace Lees-Maffei identifie trois types d’approche qui ont été prédominants à différentes étapes de l’histoire du design, identifiant le paradigme de la médiation comme étant le « third stream in design history ».

Grace Lees-Maffei précise bien que les approches successives analysées n’induisent pas un modèle linéaire. Celles-ci co-existent :

The identification of the PCM paradigm and the discussion of the methodological and interdisciplinary issues arising provided here, including the relationship of design history to neighbouring fields, have implications for conceptions of the field of design history, in both content and approach, present and future. Mediation is best understood as an additional emphasis within design history, which complements object-based analysis and enriches understanding, as well as providing a useful basis for future work in the discipline

Elle prend également la précaution de dire que les études auxquelles elle se réfère portent pour l’essentiel sur les recherches en histoire du design en Grande-Bretagne, avec des renvois à des débats présents également aux Etats-Unis et en Australie.

Cette troisième note de lecture prolonge le travail d’investigation sur les études actuelles s’interrogeant sur la discipline histoire du design (Histoires du design en débat 1Histoires du design en débat 2).

Du côté de la production

L’auteure rappelle la tradition d’une histoire du design inscrite dans l’histoire de l’art et  l’influence des écrits de Nikolaus Pevsner :

Design history emerged in Britain in the 1970s, but a much earlier text – Nikolaus Pevsner’s Pioneers of Modern Design of 1936 – was especially influential upon the discipline »s tendency to celebrate the work of exceptional designers, producers or objects, mostly drawn from the modern movement

Cet héritage est transmis aux futurs designers dans les années 1960-70 suite à des décisions gouvernementales  d’introduire l’histoire du design dans l’enseignement supérieur en design. Grace Lees-Maffei fait remarquer que ce type d’approche intéresse les étudiants avides de modèles et curieux de connaître les recettes du succès (2).

Mais l’évolution des recherches en histoire du design ouvre sur d’autres horizons. L’ouvrage de Tony Fry (3), » Design History Australia » (1988), refusant la fétichisation de l’objet, met en avant l’idée qu’il n’y a pas d’objets directement observables, que ceux-ci sont toujours perçus à travers un discours.

In according such importance to discourse and mediation, Fry anticipated a growing tendency within design history

D’autres auteurs  sont cités, tels Clive Dilnot, Victor Margolin, Jonathan Woodham encore Adrian Forty, montrant la richesse des débats (4). L’ouvrage de Forty (Objects Of Desire : Design and Society since 1750) ouvre une réflexion sur l’impact des consommateurs dans la compréhension du design au regard du contexte social et économique, question qui sera reprise par John A. Walker en 1989 (5) ;

In the main, design historians have focused upon aspects of production – designers, designing, manufacture – and the analysis of products rather than upon an equally crucial dimension – the role of users and consumers. I am including a brief discussion of consumption, reception and taste to correct this imbalance.

Du côté de la consommation

Ce courant a particulièrement été développé à partir des années 1990 dans différents champs de l’histoire et des sciences humaines et sociales. Sont cités les apports des intellectuels français, Roland Barthes, Jean Baudrillard et les différentes études issues du structuralisme et du post-structuralisme ainsi que les recherches des British Cultural studies (6). Les recherches anthropologiques comme celles menées par l’américain Grant McCracken (Culture and Consumption, 1988), les études qui introduisent le point de vue des femmes comme celles de Judy Attfield (7) ont amené d’autres regards en histoire du design. Le nombre de recherches citées montre la fertilité des débats, la question des limites entre disciplines qui impose à chacune une vision claire de son champ d’étude mais aussi  l’intérêt de faire dialoguer les approches.

An Emphasis on consumption has both enjoyed e period of prominence and been a continuing aspect of the design historical project. To study designers tells only one side of the story, but to study consumers can equally run the risk of privileging one dimension. Design history is sufficiently flexible to accomodate a range of approaches and interests, so that studies that begin with the designer or the manufacturer as a focal point co-exist with those that ask questions about users and studies that are interested in production and consumption and theit interface through processes of mediation.

Du côté de la médiation

L’auteure reprend les propos de Fry qui, dans les année 1980, met l’accent sur la pertinence pour l’histoire du design de se pencher sur l’étude des médias :

The history of the mediation of a product – how, for example, it has been written about, illustrated, photographed, displayed, advertised – is also not only of historical interest but embedded in the formation of meaning. There is, of course, a relation of use and mediation, for instruction in use always occurs through the mediation of an instructor, instruction book, advertisement. The place of use and the user are also partly specified by mediation (8).

Trois pistes sont envisagées, les discours et représentations véhiculés par  les médias et donc leur rôle comme intermédiaires entre la production et la consommation, l’étude des médias eux-mêmes et l’étude des produits en tant qu’expression de médiations.

Dans la continuité des recherches sur la consommation sont convoquées ici les recherches sur les différents supports de communication (télévision, magazines, discours des marques…) portant aussi bien sur l’analyse des écrits que sur celle des images longtemps négligée. Des ouvrages récents montrent le développement de ces démarches, par exemple « History Beyond the Text : A student’s Guide to Approaching Alternative Sources » (2008) et « History and Material Culture : A Student’s Guide to Approaching Alternative Sources » (2009) (9).

Les analyses sur les médias et phénomènes de représentation ont été nourris par les travaux d’ intellectuels comme Benjamin, Debord, Bourdieu et Baudrillard…). L’auteure montre par exemple l’influence de Baudrillard (10) sur les études de John Thackara, « Design after Modernism : Beyond the Object » (1988) et celle de Bourdieu sur Sean Nixon et Paul du Gay qui défendent l’intérêt des  « cultural intermediaries » pour l’histoire du design :

They force, on the one hand, an opening up of the arena of cultural circulation, which has been poorly studied within cultural studies. In particular, in relation to the study of the commercial domain and commercially produced culture, they shift our attention away from the over-emphasis on the moment of consumption that has tended to dominate recent accounts of the commercial field. In doing so, they open up the links between production and consumption and the interplay between discrete moment in the lifecycle of cultural forms. More than that, by focusing on both the formal expertise and broader intellectual and cultural formation of these practitioners, it becomes possible to scrutinize the links between economic and cultural practices within the spere of commercial cultural production ; a scrutiny that can bring to light, as we have argued elsewhere, the interdependance and relations of reciprocal effect between cultural and economic practices (11).

La biographie des objets enfin est également un courant porté par différents auteurs tel Igor Kopytoff ( » Cultural biography of things », 1986) :

In doing the biography of things,one would ask questions similar those one asks about people : What, sociologically, are the biographical possibilities inherent in « status » and in the period and culture and how are these possibilities realized ? Where does the thing come from and who made it ? What has been is career so far, and what do people consider to be an ideal career for such things ? What are the recognized « ages » or periods in the thing’s « life », and what are the cultural markers for them ? How does the thing’s use change with its age, and what happens to it when it reaches the end of its usefulness ? (12).

Production-Mediation-Consommation

Dans sa conclusion, Grace Lees-Maffei, révèle un certain nombre d’interrogations autour du PCM paradigm. Meikle par exemple met en garde les historiens du design qui négligeraient l’observation directe de l’objet.

Meikle explains how he believed a story promoted by Henry Dreyfuss, that a plug of iron was inserted into his Big Ben alarm clock to make it weightier, until he opened up his own clock and found no weight inside. He urges design historians not to take documentary and pictorial sources at face values ; projeted theories about the meanings of design need to be tested through first-hand examination (13).

Des auteurs comme Julier et Narotzky (14) cités par Grace Lees-Maffei critiquent un certain « nomadisme » de l’histoire du design et renvoient aux questions qui permettraient des échanges fructueux entre histoire et pratique

They ask design history to return to its roots and bed itself with practice. And in so doing, the fascinating reflexive nature of design will be revealed.

Mais Lees-Maffei écrit que si l’histoire du design doit être utile pour les designers, elle a ses propres questionnements :

Rather than measuring design history by the yardstick of design, surely it is more accurate to conceive of design history as something which can be useful for designers but which also has its own disciplinary aims, concerns and achievements ? Design Historians write for designers, but should it not be accepted that we might also find it useful to write for each other and other historians ? Why pit practice and design history against one another as though they were competing, rather than collaborating ?

Cette question de la définition du champ disciplinaire de l’histoire du design par rapport aux Cultural Studies a été largement débattu. Le propos de l’auteure est de souligner les apports fructueux des différentes démarches et particulièrement des recherches sur la médiation qui devraient être un terrain fertile pour les prochains travaux en histoire du design (15) et pas seulement dans le monde anglo-saxon :

(…) if the PCM paradigm is found to be useful in understanding the place of mediation within design history outside the UK, then that will be a bonus beyond the article’s remit.

Notes :

1 – « The production-Consumption-Mediation Paradigm », Journal of Design History, Special Issue : the Current State of Design History, ed. by Hazel Clark and David Brody, vol 22, N° 4, 2009, p. 351-376.

Renvoi aux notes de Grace Lees-Maffei, « The production-Consumption-Mediation Paradigm », op. cit. p.373-376  :

2 – Ouvrages cités dans la lignée de Pevsner, Stephen Bayley, In Good Shape : style in Industrial Product, 1900 to 1960, Design Council, London, 1979 ; D. Sudjic, Cult Objects, Paladin, London, 1985.

3 – T. Fry, Design History Australia, Hale & Iremonger, Sydney, Australia, 1988.

4 – Un numéro de Design Issues faisait un point sur ces questions en 1995, Design Issues, vol. 11, n° 1 (1995). Les contributions citées sont : J. Woodham, « Resisting Colonization » ; V. Margolin, « A reply to Adrian Forty » ; J.L. Meikle, « Design History for what ? Reflection on an Elusive Goal » ; A. Findeli, « Design History and Design Studies : methodological, Epistemological and Pedagogical Inquiry » ; D. Doordan, « On History ».

5 – J.A. Walker, Design History and the History of Design, Pluto Press, London, 1989. Extrait cité p. 174.

6 – Parmi les auteurs cités, Richard Hoggart, Dick Hebdige, Stuart Hall.

7 – G. McCracken, Culture and Consumption : New Approaches to the Symbolic Character of Consumer Goods and Activities, Midland Book Edition, Indiana University Press, Bloomington, IN, 1990. J. Attfield & P. Kirkham (eds.), A View from the interior : Feminism, Women and Design, The Women’s Press, London, 1989.

8 – Fry, Design History Australia, p.12. Nous avions renvoyé dans notre article, « de l’histoire de l’art à l’histoire du design industriel » ,aux études menées en histoire de l’architecture mettant avant ce rôle de la médiation dans la réception de l’architecture moderne de l’entre-deux-guerres, « La Réception de l’architecture, Image, Usage, Héritage », édité par Jean-Yves Andrieux et Fabienne Chevallier, actes de la 7ème conférence internationale de do-co-mo, Université de Saint-Etienne, 2005.

9 – S. Barber & C. Preston-Bird (eds.), History Beyond the Text : A Student’s Guide to Approaching Alternative Sources, Routledge, London, 2008 ; K. Harvey (ed.), History and Material Culture : A Student’s Guide to Approaching Alternative Sources, Routledge, London, 2009.

10 – J. Baudrillard, Le Système des objets, ed. Gallimard, Paris, 1968 ; J. Baudrillard, The Ecstasy of Communication, MIT Press, Cambridge, MA, 1988 ; J. Thackara, Design after Modernism : Beyond the Object, thames & Hudson, London, 1988.

11 – S. Nixon and P. Du Gay, « Who Needs Cultural Intermediaries ? », Cultural Studies, vol. 16, n° 4, 2002, extrait cité p. 498.

12 – Kopytoff, Cultural Biography of Things, p. 66-67.

13 – J-L. Meikle, « Material Virtues : On the Ideal and the Real in Design History », The Journal of design History, voL 11, n° 3, 1988.

14 – Julier & Narotzky, « The Redundancy of Design History », a paper presented to the conference Practically Speaking, Wolver hampton University, 1998.

15 – Dans le domaine des sciences humaines, nous renvoyons pour compléter ces notes à la dernière publication de la revue-livre MEI (Mediation & Information), n° 30-31, qui consacre plusieurs articles sur les sujets design et sémiotique. Dans la contribution de Gavin Melles « Le circuit de la culture et le designer : nouvel intermédiaire ou technicien ? », le débat posé est celui de la transmission des valeurs par le designer. Notons que Gavin Melles oppose le « technicien-exécuteur » qui transmettrait uniquement les valeurs du marché au designer comme « intermédiaire culturel » qui transmettrait des valeurs dépassant les stricts objectifs commerciaux. Il pose aussi la question de la créativité d’un consommateur qui ne serait pas uniquement passif face à ces valeurs, rappelant que « la médiation culturelle n’est pas seulement le terrain du designer », « Objets & Communication », sous la direction de Bernard Darras & de Sarah Belkhama, L’Harmattan, MEI n° 30-31, Paris, 2009, p. 269.

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