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Histoires du design en débat – 2

L’historien du design Victor Margolin, dans un article publié dans Design Issues (volume XXV, Number 2, Spring 2009, p.94-105), s’interroge sur la pertinence de l’histoire pour comprendre le monde contemporain. Son analyse offre un très intéressant panorama critique des recherches et débats des dernières décennies, entre les études portant sur des sujets de plus en plus spécialisés et l’histoire appréhendée dans une perspective beaucoup plus large, dans la descendance de l’École des Annales et de l’ambition d’une « histoire totale » inscrite dans la  « longue durée » (1). Il se réfère en particulier à Eric Hobsbawn qui associe le concept de « la longue durée » à une « social history » où l’étude rapprochée des transformations sociales dans toute leur complexité peut être fructueuse pour penser le futur :

Hobsbawn combined a belief in « la longue durée » or « the long term » from the French Annales School, which he called the « formalized social past », with the recognition that this stable component of the social order is complemented by more flexible sectors of social change and innovation. Recognizing the various components of society and their differing rates of change can be extremly hepful in contributing to a balanced process of social transformation that does not lead to social destabilization or collapse. Thus, for Hobsbawn, history in its best sense becomes « a process of directional change, of development or evolution » (2)

L’introduction de Victor Margolin sur Hobsbawn l’amène au constat que, si celui-ci appelle les historiens de différentes spécialités à collaborer et unir leurs différents champs de recherche, le parent pauvre est celui de la culture matérielle. Après avoir rappelé  le terme de product milieu (3) qu’il avait proposé en 1990 pour promouvoir  les recherches sur the human-made material and immaterial objects, activities, and services ; and complex systems or environments that constitute the domain of artificial, la suite de son étude porte sur le paysage historiographique contemporain (4) et plaide pour une histoire du design reliées aux autres champs de recherche de l’histoire.

En effet, malgré l’importance des recherches menées en histoire du design depuis une trentaine d’années, il constate que les études restent trop déconnectées des recherches menées par les autres historiens (5). Il souligne que c’est en partie lié  au fait que l’enseignement de l’histoire du design est souvent effectué par des praticiens du design

With a large number of teachers who come from practice and direct their teaching of design history to future practitioners, there is a strong emphasis on narratives that limit the field rather than broaden it.

Cette remarque de Victor Margolin me semble particulièrement intéressante pour qui se demande pourquoi l’histoire du design la plus largement médiatisée souffre du syndrome de la répétition et des fausses évidences, est succession d’icônes et de grands noms… dans une vision qui reste téléologique et soumise au modèle dominant des valeurs de la modernité occidentale. L’histoire est un magasin d’objets et modèles mis en vitrine…

Les historiens du design ont certes dépassé the narrative of Pevsner’s Pioneers of Modern Design mais restent, de l’avis de l’auteur, dans une vision qui manque d’ouverture et de questionnement sur ce qu’est le design, sur les conséquences de l’emprise de plus en plus forte des technologies et sur bien d’autres sujets qui pourraient être abordés du point de vue de l’histoire du design.

As technologies become more pervasive, design historians should be incorporating them into their narratives and through historical research, contributing to public debates about their value. How many historians are familiar with the history of the Internet and the role played by CARPA, the Advanced Research Projects Agency of the United States Defense Department, in its founding ? Could any design historian provide an analysis of how the radio of spending in any given country on infrastructure, military hardware, and consumer goods has changed over the years ? Or can anyone trace the history of proposals for automobiles that would consume less gasoline, and how automobile companies have resisted them ?

Can anyone trace the history of industrial waste and chart the early trajectory of sustainable design practices ?(6)

Il faut donc que les historiens du design s’interrogent sur leur discipline pour mieux  faire émerger la pertinence de leur apport « to understanding the past, present, and future as Eric Hobsbawn thought the historien ought to do ? ».

Nous avions tenté un point sur cette question dans l’article « de l’histoire de l’art à l’histoire du design industriel » publié sur ce blog Nous en reprenons ici un extrait :

L’étude des objets, des théories, des visions du métier se répartissent dans différents champs de l’histoire. Ces histoires étant un regard sur le monde, elles ont contribué à forger ce monde (monde réel et monde des représentations) et notre propre regard. L’historien a toujours à faire avec ce subtil équilibre entre une connaissance précise basée sur une rigueur dans la recherche des traces concrètes du passé et une construction de la connaissance dépendante du présent. C’est avec la conscience de cette histoire en mouvement qu’il faut s’interroger pour définir de nouveaux territoires de recherche en histoire du design. Que l’on soit du côté des programmes et des acteurs ou du côté des usages et des représentations, l’effort de théorisation suppose de discerner ce qui relèverait spécifiquement de cette discipline (histoire du design industriel) pour mieux comprendre comment interroger d’autres champs disciplinaires (histoire de l’art, des techniques, histoires culturelles économiques et sociales…)

1 – Voir « Le dictionnaire des sciences humaines », sous la direction de Jean-François Dortier, Éd. Sciences Humaines, 2008, p. 25-27. Selon Fernand Braudel, fondateur avec Marc Bloch des Annales d’histoire économique et sociale en 1929, « les phénomènes historiques doivent être étudiés en dégageant, sur le temps long, des grandes structures sociales, économique, démographiques… »

Dans un article de la revue Sciences Humaines, (n° 212, février 2010, p. 64) « décentrer le regard », Thierry Jobard évoque les grands courants contemporains, Cultural Studies, postcolonial studies, big history, world history, connected history et présente deux ouvrages qui mettent en évidence les différentes mises en perspective d’une histoire du monde selon les sociétés auxquelles on appartient (Histoire du monde au XVe siècle, sous la direction de Patrick Boucheron, Fayard, 2009 et Provincialiser l’Europe, La pensée coloniale et la différence historique, Dipesh Chakrabarty, Amsterdam 2009.

2 – Eric Hobsbawn, « The Sense of the Past » in Hobsbawn, On History, London, Weidenfeld&Nicholson, 1997, p. 18.

3 – Victor Margolin, « The Product Milieu and Social Action », Discovering Design : Explorations in Design Studies, Richard Buchanan et Victor Margolin, eds., Chicago, The University of Chicago Press, 1995, p.122.

4 – Références

– au travail de Clive Dilnot, The State of Design History » publié dans Design Issues en 1984, qui plaidait pour que le design soit étudié dans son contexte social et économique

– aux recherches en Histoire des techniques qui, selon Victor Margolin, ont plus oeuvré que l’histoire du design pour une mise en situation de l’objet d’étude dans un contexte historique large et il cite Thomas Hughes, David Noble, héritiés de Lewis Mumford. ( sur les rapport entre histoire des techniques et histoire du design, je renvoie à un article de ce blog où j’aborde la question « De l’histoire de l’art à l’histoire du design industriel »)

– aux historiens qui ont écrit sur la culture matérielle, Fernand Braudel, aux historiens des « American studies », Jeffrey Meikle, Regina Lee Blaszczyk, Neil McKendrick, John Brewer, J.H. Plumb, Roland Marchand, aux historiens de la culture, Deborah Silverman…

5 – Victor Margolin souligne l’exception d’un numéro du Journal of Design History (12:1, 1999) où l’on trouve histoire du design et histoire du commerce et des affaires, avec une introduction de Jeffrey Meikle. Il apporte aussi une nuance dans son texte :

In citing a number of historians who have found in the study of design the means to deal with issues related to economics, labor, politics, and social movement, I dont’ wish to imply that scholar whose primary emphasis in design history have not engaged similarly with social concerns

et il cite par exemple David Crowley, Jonathan Woodham, Adrian Forty…

6 – Victor Margolin renvoie à un ouvrage pionnier dans ce domaine de Susan Strasser, Waste and Want : A Social History Trash, New York : Henry Holt&Co, 1999.

2 réponses à “Histoires du design en débat – 2

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