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Histoires du design en débat – 1

La 2ème session des Ateliers de la Recherche en design à Nancy en mai 2007 m’avait fourni l’opportunité d’intervenir sur la discipline histoire du design (voir sur ce blog « de l’Histoire de l’art à l’histoire du design industriel »). Une première partie de la réflexion portait sur l’inscription de cette discipline dans les champs de l’histoire de l’art et de l’architecture, de l’histoire de la culture technique et enfin de l’histoire de la culture matérielle sous l’angle de l’interdisciplinarité. Plusieurs questions étaient posées sur la nature des liens entre les disciplines.  Il était également souligné le travail à mener  pour que l’histoire du design construise ses propres questions de recherche afin d’ engager un dialogue fructueux avec les autres disciplines de l’histoire et des sciences humaines.

L’accent était mis sur l’intérêt d’une investigation historique dont la porte d’entrée pourrait porter sur le projet de design dans sa dimension interdisciplinaire, de l’élaboration à la réalisation. Quels sont les acteurs en jeu ? qui ou quels sont les designers ? quelle a été leur formation ? Quel est le  contexte économique et social ?  Quelles sont les théories engagées ?  Quel est l’impact des médias, des représentations sociales et culturelles, des modèles économiques, des cultures d’entreprise, dans les choix qui façonnent notre environnement ?

Le dernier numéro de la revue Journal of Design History, (Spécial Issue, « The Current State of Design History », édited by Hazel Clark and David Brody, volume 22, N° 4, 2009),  montre l’actualité et le dynamisme des débats sur l’histoire du design au niveau international.Les études sont issues  de différentes contributions d’historiens présentées lors du « Design Studies Forum », en 2008 (College Art Association, Dallas, Texas). Le texte qui suit en présente quelques aspects ouvrant des pistes nouvelles pour les historiens du design qui s’interrogent sur leur discipline.

Global Design History

Les notions de « world history of design » (Victor Margolin) et de « global Design History » (Glenn Adamson, Giorgio Riello and Sarah Teasley) ont depuis plusieurs années ouvert la voie à des recherches qui questionnent le cadre théorique et épistémologique d’une histoire du design basée sur les valeurs occidentales. L’article de Lisa S. Banu « Defining the Design Deficit in Bangladesh » (p. 303-323) reprend la notion de « déficite » avancé par une étude de l’organisation « Design Without borders » (DwB) (1), qu’elle analyse au regard du contexte post-colonial et du caractère réducteur des définitions officielles du design. Il s’agit d’ouvrir une réflexion sur les dualités « local-global history », industrial design and « non-industrial/standardized » design.

L’histoire revisitée que propose Lisa S. Banu, montre la pertinence de nouveaux éclairages pour penser le développement par le design dans le contexte de la globalisation.

Bilan (USA) et perspectives pour l’enseignement de l’histoire du design

C’est sur l’enseignement de l’histoire du design que s’interroge Sarah A. Lichtman à partir du cours « History of Design, 1850-2000 » enseigné à la Parsons The New School for Design. Elle en démontre la complexité et souligne l’importance de penser cet enseignement en lien avec la pratique des futurs designers. Dans son article « Reconsidering the History of Design Survey » (p. 341-349),  elle fait référence à de nombreux auteurs qui ont contribué à élargir le champ de ces questions (2). Depuis une quinzaine d’années, à l’instar de l’histoire de l’art, l’enseignement de l’histoire du design a beaucoup évolué, dépassant l’étude des objets sous l’angle esthétique et formel et accordant une plus grande place à l’étude des contextes culturels et idéologiques. Cependant les étudiants ne voient pas toujours le lien entre cet enseignement et la pratique du design (3)… et se référant à une étude de Lendol Calder (4), elle pose la question :

(…) is the aim of history of design surveys to make students better historians or better designers ? does a better historian make a better designer ?

Une description du cours « History of design, 1850-2000 » montre l’ambition d’aborder l’histoire du design, dans ses différents domaines, produit, graphisme, etc.,  de multiplier les angles d’études (thématiques, chronologie), de développer un sens critique :

It asks students to define what they think design is and might be. Drawing on Adrian Forty’s « Objects of Desire »(1986), it explores the intersections of design with the economy, industrialization, changing ideas of taste and modernity and changing patterns of production an consumption. The course also considers more recent work on issues of race, gender and class in relation to design, assuming that students  will have some familiarity with the main debates from the other required courses they have studied in art an design history.

(…) students also look at the work of current designers. This helps them to relate the work of contemporary designers either to specific lecture material or to recurring themes in the course.

Sarah A. Lichtman a comparé le programme de la Parsons à ceux de différentes écoles et universités aux USA. Son enquête montre une variété d’approches :

Reviews of syllabi and discussions with instructors, both historians of design and studio practitioners, revealed different perspectives and approaches as to what constitutes design and the varying objectives and expectations they had about their classes. Most defined design broadly. While many concentrated on mass-produced objects, others incorporated crafts, material culture and fine art into the course, suggesting that there is non consensus about definitions or scope in history of design surveys. Certainly, total homogeneity in approach and material included is impossible, perhaps even inappropriate, and begs the question as to whether certain topics belong in history of design surveys at all and/or are derisable and necessary to establishing a disciplinary framework.

L’auteure relève que certains cours restent organisés sur la base d’un modèle issu de l’histoire de l’art, avec ses chefs-d’oeuvre et ses grands artistes, dans une ligne chronologique. D’autres associent philosophie, politique, sciences humaines et arts, en faisant valoir que le design ne se rapporte pas seulement à des objets mais à  des idées.

Reprenant les propos de Dilnot dans « The State of Design History », qui prône de sortir d’un modèle sélectionnant ce qui serait bien par rapport à ce qui ne le serait pas (suite de chefs-d’oeuvre et de grands designers, à la suite des écrits de Nikolaus Pevsner, Pioneers of the Modern Movement, 1936) (5) et marginalisant une grande partie de la production concernée par le design, elle nuance en citant Victor Margolin :

Nonetheless, the study of designers should not be eschewes altogether. Victor Margolin has noted that focusing on designers can be useful because it presents design students with « role models ». Additionally, studies of well-known designers, such as Pat Kirkham’s work on Charles and Ray Eames, are not only models for contextualization but also offer radical reinterpretations. They introduce aspects of work previsously marginalized, destabilize the « great man » approach and pose design as a collective activity  (6).

Mais l’approche par grands designers et chefs-d’oeuvre est largement insuffisante et établit une hiérarchie à interroger dans son contexte idéologique.

L’auteur souligne l’intérêt de certains ouvrages récents sur l’histoire du design aux USA mais fait remarquer qu’ils mettent aussi en évidence que nos histoires du design sont orientées sur le monde occidental

There is no main « textbook » as of now, but three recent books by American Scholars, namely David Raizman »s, « The History of Modern Design » (2004), Jeffrey L. Meikle’s « Design in the USA » (2005) and Carma Gorman’s « The Industrial Design Reader » (2003), present helpful if frustrating options. All three texts, while providing useful historical frameworks, highlight the lack of geographic, ethnic, economic and cultural diversity in relation to designers and objects. Many surveys, the Parsons course included, unfortunately emulate this model. Although Raizman asserts the importance of recognizing the history of modern design as a « global history », he primarily concentrates on industrially produced design and thus marginalizes or ignores completely non-Western cultures and ethnicities. Likewise, Meikle and Gorman’s texts focus on the West and the mass produced. (…- The need for broader and more inclusive histories and debates is urgent. It is time for design historians, as Christopher Bailey has written, to recognize how the need to develop a genuinely global field of inquiry has moved beyond being a challenge to becoming a duty. Broadening our geographical boundaries to include, as Woodham Kirkham, Judy Attfield and other advocate, the « local, national and global », as well as anonymous and amateur design and « crafts » can help to achieve this. Such an approach will help us move towards new ways in which we can define design and, as Margolin suggests, « find design in all cultures ».

L’article offre une réflexion sur de nouvelles pratiques d’enseignement à envisager qui associeraient les historiens et les praticiens, posant la question de ce que l’historien apporte de different du praticien lors qu’il enseigne cette discipline et offrant une partie de réponse à partir des écrits de Dilnot :

As Dilnot suggested, perhaps what the design historian offers is an awareness of the historical dialogue between the designer and culture, helping to situate practice within a larger contextualized frameworkd and connecting design students actually and viscerally to their predecessors and teachers.

En conclusion l’auteure souligne l’importance du travail en réseau (7), la mise en oeuvre d’histoires alternatives et une réflexion ouverte sur le rôle que peut jouer l’histoire du design dans la pratique des designers :

What seems clear is that only a survey that highlights the interaction of practice, history and cultures can be an effective way of introducing the complexities of the history of design. As design historians, we need to reconsider our own assuptions and expectations of the history of design survey and find ways to resituate the course as a central and meaningful experience in the development of young designers and design professionals. We must strengthen the connection between thinking about design and realizing it and continue to build commonality between the classroom, studio, media laboratory and any other future sites of design practice.

A suivre…

Le numéro special du Journal of Design History dont il est question ici, présente également des études de Teal Triggs, « Designing Graphic Design History » (P. 325-339), de Lees-Maffei prônant une approche historique qui met en lumière les interactions entre production et consommation et le rôle médiateur des produits, « The Production-Consumption-Mediation » (P.351-373). La conclusion sur laquelle nous reviendrons dans un autre article, est apportée par Clive Dilnot, « Some Futures for Design History ? » qui dégage des articles précédemment cités, ce qui peut être mis en perspective pour une « future history of design ».

Notes :

1 – Design Without Borders Report, « Design for Export-Oriented Production in Developing Countries : Case Bangladesh »

2 – en particulier, C. Dilnot, « The State of Design History, Part 1 : Mapping the Field », Design Issues, vol 1, n° 1, Spring, 1984, p. 5 ; C. Dilnot, « The State of Design History, Part 2 : Problems and Possibilities », Design Issues, vol 1, n° 2, Autumn, 1984, P. 8 – Victor Margolin, « Teaching Design History » – J.L. Meikle, « Design History for what ? Reflections on an Elusive Goal, Design Issues, vol. 11, n° 1, Spring, 1995, pp. 71-5.

3 – Cette question vaut d’une manière générale pour l’histoire et renvoie à un texte éclairant sur le sujet du philosophe Paul Ricoeur, « Le passé avait un futur », ouvrage collectif sous la direction d’Edgar Morin, Relier les connaissances, le défi du XXIe siècle, Seuil, Paris, 1999, p. 297-304. Paul Ricoeur se place dans la position d’un étudiant qui s’ennuie en histoire-géo et pose la question : « comment raccrocher l’enseignement de l’histoire au souci du présent et du futur que les adolescents peuvent éprouver ? »

4 – D. Pace « The Amateur in the Operating Room : History and the Scholarship of Teaching and Learning », The American Historical Review, vol. 109, n° 4, 2004, pp. 1171-2.

5 – Voir sur ce blog De L’histoire de l’art à l’histoire du design industriel.

6 – Voir sur ce blog Jacques Viénot and the « Esthétique Industrielle » in France (1920-1960) où nous soulignons l’importance de resituer le design dans le champ d’une pratique collective.

7 – par exemple « the Design Studies Forum ».

2 réponses à “Histoires du design en débat – 1

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