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Le design au sein du groupe Poclain, leader mondial de la pelle hydraulique dans les années 70

Ça ne me plaît pas… mais puisque vous êtes spécialiste et que vous dîtes que cela est bien, c’est bon, on fera ce que vous dîtes !

Telle fut, en 1961, la sage décision du patron d’une grande entreprise française, le groupe Poclain, spécialisé dans la conception et fabrication de pelles et grues hydrauliques. L’interlocuteur était Jean Parthenay, designer industriel à l’agence Technès créée par Jacques Viénot à la fin des années quarante, qui venait présenter dessins et maquette d’un nouveau produit.

Le travail du designer avait porté sur une pelle hydraulique (la TY 45), qui a fait le succès de l’entreprise comme en témoignent ses archives :

La TY 45 a fait son trou. Elle commence à être connue et plait beaucoup. Il lui faut très vite une petite sœur car sa maniabilité légendaire se trouve forcément limitée en très mauvais terrain.

L’histoire de Poclain nous permet d’approcher un aspect du développement du design industriel en France au début des années soixante, lorsque de grandes entreprises commencent à faire confiance aux esthéticiens industriels, les futurs designers (1).

Naissance d’une entreprise

Rencontre d’un agriculteur et d’un mécanicien

Un document commémorant le cinquantenaire du groupe (1980) raconte l’aventure d’un agriculteur, Georges Bataille, fondateur de la marque Poclain en 1930.

En réalité l’activité industrielle de Georges Bataille avait débuté 3 ans auparavant, en 1927, lorsqu’il s’était associé avec un mécanicien « auto-vélo » à Lagny Le Sec créant une société en nom collectif « Bataille et Léger ». Léger étant décédé en 1930, Georges Bataille crée une nouvelle affaire sous la raison sociale « Ateliers de Poclain ». En 1948, deux sociétés voient le jour, les « Atelier de Poclain » pour l’activité commerciale et « La Société de constructions industrielles » du Plessis-Belleville et de Crépy-en-Valois, « COLPLEVA » pour l’activité industrielle.  Les deux sociétés fusionnent et, en 1962, deviennent société anonyme avec modification de la raison sociale qui devient « Poclain ».

Du matériel agricole au matériel de travaux publics

Philippe Gouble, chargé des relations publiques dans l’entreprise, écrit en 1981 un article, « Poclain et l’esthétique industrielle : un contrat de 20 ans », dans lequel il met en avant les lignes directrices des inventions Poclain concernant le matériel agricole. Une des principales étapes est l’invention de bandes de roulement (ou chenilles) destinées aux véhicules se déplaçant sur des terrains accidentés. Un premier brevet est déposé le 8 juillet 1932, suivi d’un deuxième le 28 septembre 1932 concernant l’utilisation de chenilles additionnelles sur véhicule à 2 roues ». Il faut se rappeler qu’à l’époque, le matériel agricole ne se concevait qu’avec des roues en bois. Les chenilles permettent de diminuer la pression au sol et facilitent grandement la manipulation des bennes chargées de produits. Adaptation  du matériel au terrain et polyvalence sont la marque du fondateur. L’activité d’amélioration du matériel agricole (et d’engins pour les forestiers), en particulier avec l’adaptation du pneumatique, aboutit en 1951 à la solution d’un moyen mécanique de chargement : c’est la création de la première pelle Poclain. Celle-ci séduit un entrepreneur de travaux publics, un nouveau marché s’offre alors à l’entreprise.

Les archives conservées par Philippe Gouble retracent avec humour les débuts de la TU, première pelle hydraulique :

Un certain jour d’octobre 1951, le personnel des ateliers de Poclain retenait son souffle. Pour tout le monde, c’était le grand jour. L’idée du Patron qui voulait aller plus loin dans la mécanisation agricole avait fait son chemin. Après avoir maîtrisé le déchargement des remorques avec les trirous épandeurs, on s’attaquait à présent au chargement.

On n’avait pas hésité sur les moyens et le prototype qui était là utilisait une technique nouvelle, pleine d’espoir : l’hydraulique haute pression. Et c’est pour cela que tout le monde était là.

L’hydraulique on connaissait bien un peu avec les remorques, mais là, attention le problème n’était pas le même. Il fallait conjuguer plusieurs mouvements, avoir de la puissance, de la progressivité. L’engin était là.

Le premier essai allait pouvoir commencer. Il fallait un volontaire : ce fut M. Pierre Bataille, le fils du Patron qui se mit aux commandes pour cette occasion historique.

Moteur en route.

On actionna la prise de force du tracteur et c’était parti. Parti, mais pas pour très longtemps ! 3 secondes diront certains, 3 minutes estimèrent d’autres plus optimistes… et le flexible explosa arrosant largement d’huile notre premier conducteur. Le flexible défectueux fut changé et Pierre Bataille, soucieux de son confort  installera, avant le deuxième essai, un tôle cintrée en protection au-dessus du flexible… au cas où…

Ce n’était bien entendu pas le seul flexible qui lâchera dans l’histoire de Poclain, mais c’était le premier !

Il y avait des progrès à faire, nous les avons faits et nous les découvrirons au fur et à mesure avec l’évolution de cette TU et de ses différentes adaptations.


Suit un descriptif des différentes améliorations et adaptations qui progressivement font porter les efforts sur le confort du conducteur.

La concurrence oblige à aller vite : concurrence des « grues » de Lorraine, projet de Ferguson d’adapter une petite pelle derrière ses tracteurs agricoles.

1956 est une date importante, la première pelle automotrice (nommée) est présentée la foire de Lyon.

Évolution du design dans l’entreprise

Le rôle de l’esthéticien industriel ou designer est au départ encore souvent compris comme un rôle d’artiste ou de « carrossier-habilleur » qui doit donner « bonne mine » à la machine.

Une analyse très intéressante de Philippe Gouble permet de retracer les différentes prises de conscience conduisant à un politique de design cohérente.

En 1972, explique t-il, vingt modèles différents de pelles hydrauliques sont présentés à la clientèle. Certes le matériel est de plus en plus performant grâce en particulier aux recherches dans le domaine de l’hydraulique haute pression. On comprend l’importance du design sur le plan fonctionnel et esthétique mais on n’a pas encore saisi l’importance d’une cohérence de gamme pour affirmer l’identité Poclain. Le designer n’est pas assez intégré à l’équipe. Il travaille directement avec le bureau d’études et son rôle étant uniquement de conseil, chaque pelle reflète plus l’esprit du chef de produit qu’un esprit de marque.

A partir de 1974, la mise au point d’un système hydraulique nouveau, donne l’occasion de repenser la gamme. Un nouveau cahier des charges est remis au designer qui permet de sortir dans les cinq années suivantes une « gamme parfaitement homothétique ». Mais Philippe Gouble reste critique sur certains points :

(…) on ne conçoit pas une petite pelle destinée à un paysagiste comme un monstre de 1000cv, et nous nous sommes rendus compte qu’il était bien difficile de faire entrer un circuit hydraulique et tous ses composants dans un volume défini à l’avance, et qu’il était impossible de privilégier la ligne par rapport à l’accessibilité par exemple.

Il fallait dont trouver un moyen terme, et c’est ce que nous nous efforçons de faire actuellement.

Je ne peux malheureusement pas dévoiler les améliorations que nous apportons actuellement à nos matériels, et qui porteront non seulement sur un gain de performances, mais surtout une ergonomie beaucoup plus poussée.

Elles seront présentées à EXPOMAT en mai 1982, mais je tiens à vous lire la charte qui a été acceptée par notre direction générale en fin d’année dernière et qui fixe notre politique en matière d’esthétique industrielle pour les années à venir.

Voici les éléments de cette charte qui montre un attachement très fort aux valeurs fonctionnalistes en ce début des années 80 :

Les différentes études touchant à l’esthétique des produits du groupe doivent tenir compte et intégrer les paramètres suivants :

Amélioration du confort

Par ce terme, nous comprenons tous les éléments qui concourent au mieux-être du conducteur : confort, sécurité, accessibilité, ergonomie, etc.

Recherche d’une industrialisation plus poussée

Les priorités sont définies en fonction de leur facilité à être fabriquées en grande série (efficacité, réduction des coûts)

Intégration de l’évolution technologique

L’esthétique du produit tiendra compte des évolutions technologiques prévisibles, dans le maximum des cas, elles « seront mises en valeur » de façon à apporter clairement la preuve du progrès au client

Rationalisation pour une esthétique fonctionnelle

Les recherches esthétiques ne doivent jamais être « gratuites ». Il faut tendre à supprimer tout élément non justifiable par une fonction précise.

Le design a alors toute sa place et « sert dans certains cas de plaque tournante entre les différentes directions (commerciale, technique et fabrication). Sa responsabilité est étendue à tous les vecteurs de l’image de marque : imprimés commerciaux, véhicules, espaces de travail, packaging, etc.

Note :

1 – Les sources de cet article proviennent des archives d’entreprise conservées par Philippe Gouble qui avait eu la gentillesse de me recevoir pour me parler de l’entreprise Poclain au sein de laquelle il a travaillé de nombreuses années en tant que responsable des relations publiques et chargé du design. Qu’il en soit vivement remercié !

3 réponses à “Le design au sein du groupe Poclain, leader mondial de la pelle hydraulique dans les années 70

  1. Thanks a lot to the proffesionals like Jean Parthenay and Philippe Gouble who contribute to create the image of Poclain excavators.
    Poclain was a great inspiration for me to study Industrial Design.
    Thank you again

  2. Pouvez vous m’indiquer quelle était la police de caractères utilisée pour la marque POCLAIN ?

    Merci pour votre réponse

    Cordialement EB

  3. Voici des extraits de ce que j’ai pu retrouver dans des documents d’archives confiés par Philippe Gouble, chargé des relations publiques et du design chez Poclain (document dactylographié, non daté)

    « En 1928 (…) la Société ne crée pas de graphisme et utilise des lettres d’imprimerie « normales ». Vers 1955, apparaît un graphisme, issu du caractère « BANCO » – très à la mode à cette époque.
    Il subsistera jusqu’à la création de la TY 45 (en 1961), la première pelle vraiment moderne (rotation totale, automotrice, polyvalence d’équipements…)
    Le design de cette pelle est confié à Jean Parthenay du cabinet Technès.
    Il profite de l’occasion pour nous proposer une étude complète visant à affirmer notre image visuelle.
    Elle portera sur :
    – le design du produit
    – la couleur
    – la marque
    le nouveau graphisme proposé devant mieux correspondre à notre vocation : les travaux publics.
    Il prend pour base l’alphabet « NORD » entièrement redessiné. »

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