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design-histoires

Bon design et design POP

Sous le titre « Le défi du POP[i] », la revue française Design industrie[ii] publie en juin 1969, un article de Paul Reilly, directeur du Council of Industrial Design. Le sous-titre est significatif des interrogations de l’époque sur l’orthodoxie du « bon design » :

En donnant au mot design son acception la plus large, son champ d’application parvient à comprendre l’ensemble de notre environnement et une doctrine monolithique est difficile à dégager.


« Doctrine du bon design » et style

Paul Reilly rappelle les critères de sélection du Design Center, garants du bon design :

–   adaptation à l’emploi

–   judicieux emploi des matériaux appropriés

–   honnêteté d’exécution

–   simplicité des lignes

–   économie de moyens

Il n’est pas question de style et pourtant, explique t-il, ces standards de sélection ont généré un style qui place le Design center dans une impasse. Du côté des fonctionnalistes, il est accusé de se soumettre aux effets de mode (alors que le fonctionnalisme veut s’opposer justement à la mode), du côté de la génération montante avide de renouveau, sa « sobriété hors du temps » nie complètement la réalité culturelle bouillonnante de son temps.

Le parallèle est fait avec la vision caricaturale médiatisée du Bauhaus qui a aussi produit un style dans les années vingt, laissant à penser que là était le but[iii], à tel point qu’il y a toujours confusion entre design et un certain « style moderne » issu de cette période.

Dans les années soixante, la rigueur fonctionnaliste entre en conflit avec le développement de la société de consommation et la poussée culturelle des différents mouvements liés au Pop Art. Le design « classique » est relégué dans la sphère d’un style élitiste.

Carnaby Street et Kings Road, Chelsea, avec leurs petites maisons, leurs graphismes éphémères, leurs modes idiosyncratiques sont des symboles mondiaux d’une nouvelle génération émancipée et sans esprit de classes. Ils ont effectivement bouleversé bon nombre d’idées préconçues sur la Grande-Bretagne et beaucoup de conceptions vénérables au sujet du design (…), écrit Paul Reilly.

D’où viennent ces « conceptions vénérables » et l’ « honnêteté d’exécution » ?

La théorie fonctionnaliste qui s’est développée au XIXe siècle en fournit les valeurs fondatrices. Le fonctionnalisme est basé sur la valorisation d’un système de conception rationaliste dans lequel les formes produites découlent de leur adaptation à leur fonction d’usage, aux matériaux et aux process mis en œuvre. L’adaptation des formes aux fonctions n’est pas une découverte… ce serait une surprise pour les artisans. Il n’est pas non plus un credo stylistique.

Mais à une époque où l’on produit industriellement des modèles inspirés des styles de l’aristocratie, les partisans du fonctionnalisme ont défendu une nouvelle expression de la modernité en refusant un héritage académique dont les valeurs ne leur semblaient plus refléter le progrès moderne. La beauté utile, versant esthétique du fonctionnalisme trouve sa justification dans les modèles de la nature et de la science, et si l’Art nouveau a défendu un fonctionnalisme intégrant l’ornement, la « société machiniste » dont parle Le Corbusier rejette le décoratif. Malgré l’idéal du beau pour tous, les canons d’un classicisme pour une certaine élite se mettent en place jusqu’à ce qu’ils se popularisent dans les années cinquante-soixante. L’exemple d’IKEA est intéressant de ce point de vue.

Les intuitions commerciales de son fondateur Ingvar kamprad s’appuyaient sur les valeurs avant-gardistes des milieux artistiques autour du « bon design moderne », reprises jusqu’à notre époque dans le credo « ikéen » de « design démocratique ». IKEA permettait enfin de faire passer les rêves du Bauhaus sur le terrain de la grande consommation… Ingvar Kamprad, « le bon capitaliste », comme il aime lui-même se définir, réalisait les rêves vertueux des défenseurs d’un fonctionnalisme progressiste permettant l’édification d’un « monde meilleur ». Son biographe Bertil Torekull[iv] insiste à plusieurs reprises sur l’aura religieuse élaborée par le fondateur d’IKEA pour mieux transmettre le « concept  sacré » à la grande famille de la firme. Le chef d’entreprise a repris le flambeau du designer interprète et médiateur d’une vérité.

Mais sur cette voie de l’esthétique, la « Magna Charta » du fonctionnalisme se heurte comme l’explique Abraham A. Moles dans divers écrits, à la logique consommatoire et au besoin de renouveau d’une « société affluente ». Dans « La cause philosophique de la crise du fonctionnalisme[v] », il prône une sortie de crise par un « néo-fonctionnalisme » et écrit :

Il faut étudier le fonctionnalisme, non pas d’une façon isolée, mais dans son contexte sociologique entier. Sous quelle forme se présente le fonctionnalisme de la société affluente ? En quoi consistent ses mécanismes, et dans quelle mesure les objets que l’on trouve sur le marché sont-ils adaptés à l’homme et inversement, l’homme est-il adapté aux objets qu’on lui propose ?

Sociologie et psychologie des objets, sociologie générale, économie politique, éthique de l’adaptation de l’individu au monde, s’avèrent nécessaires à la construction d’un néo-fonctionnalisme élargi, en conflit avec le néo-kitsch de l’inconscience consommatoire.

De son côté, Paul Reilly (dans l’article cité) dit qu’on ne peut « échapper à l’air du temps » :

Abandonnant l’attachement aux valeurs universelles et permanentes, nous sommes en train d’accepter l’idée que le design puisse être valable à un moment donné dans un but donné pour un groupe de personnes donné dans un ensemble de circonstances donné, et qu’il ne soit pas valable du tout en dehors de ces limites ; et réciproquement, il peut très bien y avoir au même moment des solutions dissemblables mais également défendables pour des groupes différents (…). La signification de tout ceci est qu’un produit doit être une bonne réalisation dans sa catégorie pour le cadre de circonstances pour lequel il a été conçu.

Par exemple, à notre époque de technologie galopante, refuser de tenir compte de l’évolution ou rejeter l’éphémère par principe, serait ignorer une réalité vivante.

Ce qui est fabriqué pour ne pas durer, ce qui cherche à amuser ne peut être apprécié en langage de sérieux et de pérennité.

Il termine cependant par un appel  à la discipline par la fonction.

Si les références constantes à la fonction renvoient à des schémas du passé, le passage cité par Paul Reilly d’un ouvrage de John Blake, Design, ouvre un débat toujours d’actualité.

(…) plus que jamais il faut craindre que l’apparence se substitue à la matière, que l’apparence soit plus importante que l’utilité, que l’image devienne un travesti de la réalité .


Notes :

[i] Paul Reilly avait publié « The Challenge of Pop » dans Architectural Review, oct. 1961, p  255-6.

[ii] Design industrie a remplacé au début des années soixante la revue Esthétique industrielle créée par Jacques Viénot au début des années cinquante.

[iii] Voir à cet égard l’ouvrage coordonné par Jeannine Fiedler et Peter Feierabend, Bauhaus, Könemann, Köln 2000 pour l’édition française (1999). Dans sa préface, Jeannine Fiedler écrit : « L’expression courante “style Bauhaus ”est surtout associée à quelques ouvrages immuables de la conception moderne. Par contre, ce livre présente un inventaire ouvert et vivant de formes et de fonctions, dans l’espoir qu’une vision plus différenciée remplace le regard focalisé sur l’objet unique et exceptionnel », p. 10.

[iv] Un design, un destin, la saga d’IKEA, Bertil Torekull, ed. Michel Lafon, 2000 (1998 pour l’édition suédoise).

[v] « La cause philosophique de la crise du fonctionnalisme », Abraham A. Moles, professeur à la Faculté des Lettres de Strasbourg, directeur de l’Institut de Psychologie sociale et professeur à la Hochschule für Gestaltung d’Ulm, Design industrie, n° 86, septembre-octobre 1967, p. 10-11.

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