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design-histoires

La Renault Espace, 1984

« La voiture à vivre »

Sur fond de mobilisation collective contestataire, les années 70 ont vu émerger les idées de société postindustrielle[1] et de culture postmoderniste[2]. Dans les années 80 la fin d’une croyance “ aux lendemains qui chantent ” et le besoin d’édifier de nouvelles valeurs ouvrent sur la question de l’individualisme, à l’ordre du jour tant dans les débats philosophiques que dans les sciences humaines[3]. Le développement du temps libre et des loisirs génère de nouvelles valeurs hédonistes. La confiance tranquille dans le développement continu des grands marchés de masse ne semble plus si évidente. C’est un des points mis en évidence dans les conclusions d’une étude de la Domus Academy[4] de Milan durant les années 1983-1986 : “ L’augmentation du temps libre et le développement de la production intellectuelle de masse ont fait que le consommateur se trouve sur le marché avec une forte capacité de choix. Ceci a déterminé la pulvérisation du marché général en de nombreux petits marchés sectoriels, tous liés à des cultures minoritaires ”[5]

Ce constat fait écho au discours tenu par Serge Bellu sur la Renault Espace[6]. La mode des vans dans les milieux post-soixante-huitards aux Etats-Unis aurait permis à Philippe Guédon[7], président directeur général de Matra Automobile, de prendre conscience d’un nouveau regard sur l’automobile. Les vans transformés en salon par les jeunes marginaux américains lui auraient suggéré en effet l’idée d’une voiture de loisirs qui exprimerait un nouvel idéal, celui de la “ la voiture à vivre ” repris par la campagne lancée par Publicis en 1985. Avec la Rancho “ tout chemin ”, Matra avait déjà misé sur le principe des marchés de “ niches ”[8]. “ Sa silhouette de Range Rover, sa dégaine de baroudeur tranquille ”[9]correspondaient  au désir d’une clientèle ayant le goût de la découverte et des balades hors circuit touristique conventionnel.

La Renault Espace, à l’origine de tout un engouement pour le monospace[10], renverrait plutôt aux valeurs de la famille et à l’importance croissante du regard féminin sur l’univers automobile. Sa “ niche ”  est le cadre moyen, plutôt jeune, le “ chef de croisière ” à bord d’un vaisseau surélévé qui (…) s’affiche dans sa vocation familiale ”[11]. Les améliorations apportées au modèle initial n’ont eu de cesse d’améliorer le cocooning de la “ voiture à vivre ”  en apportant de nombreuses possibilités d’aménagement intérieur, un meilleur confort des sièges…[12]

A la demande de Philippe Guédon, les premières esquisses ont été effectuées en 1979 par Antoine Volanis, styliste chez Matra[13]. Que s’est-il passé entre le projet P 16 de Matra en 1979 et la Renault Espace commercialisée en 1984 ? Les accords qui liaient Matra et Peugeot auraient logiquement dû aboutir à une première “ berline monocorps ” Peugeot. Mais ni Peugeot, ni Citroën pressenti après le retrait de Peugeot, n’auraient cru à la réussite de ce projet considéré comme trop marginal. Le relais a été pris par Renault à partir de 1982. Bernard Hanon, son président-directeur général, fut convaincu de l’avenir du Matra P 18[14]. A partir de 1982, la collaboration Matra-Renault s’est établie autour du projet P 23 sous la direction du Centre Style Renault[15] pour aboutir à la première Renault Espace.

La réussite du monospace fait écho aux notions d’“ hyper-segmentation sociale ” et de “ socio-style ” des années 80. Ses amateurs sont loin des hippies américains aménageurs de vans, mais il en reste les idées d’évasion et de voyage pour une catégorie sociale privilégiant des valeurs de cocooning et de convivialité. Philippe Guédon parle “ d’intuition, d’hypothèse, de choix, voire de hasard ” pour expliquer la naissance de l’Espace à une époque où l’idée des micro-marchés n’était pas évidente : “ très vite, le succès de l’Espace surprit puis captiva les observateurs. A commencer par toutes les directions de l’entreprise. Du design au marketing, du produit aux études, tous réalisèrent que le futur de l’automobile ne se déroulerait plus selon des scénarios convenus ”[16]


Notes

[1] Alain touraine, La société post-industrielle, 1969. Daniel Bell, Vers la société postindustrielle, 1973…

[2] Le terme est apparu au milieu des années 70 pour désigner un engagement architectural contestataire par rapport à la “ standardisation ” qui découlait  du modernisme. L’architecture postmoderne pratique volontiers l’éclectisme dans le retour aux traditions classiques. Mais la notion de postmodernité se retrouve aussi dans tout un courant des sciences sociales dans les années 80 après les grandes désillusions idéologiques de la décennie précédente.

[3] Citons quelques études : Gilles Lipovetsky, l’Ere du vide, 1983. Michel Foucault, Le Souci de soi, 1984. Luc Ferry et Alain Renaut, l’ère de l’individu, 1987. François Dosse, histoire du structuralisme, II. Le chant du cygne, 1967 à nos jours, éd. La Découverte, Paris 1992.

[4] Centre de recherche sur le design créé à Milan en 1983.

[5] Andrea Branzi, Modestes prophéties pour le 3ème millénaire, catalogue Nouvelles Tendances, Design, Les Avant-gardes de la fin du XXe  siècle, éd. Centre Georges Pompidou, Paris, (voir date) P. 64. Voir aussi concernant la “ fragmentation des marchés ”, Christopher Lorenz, La dimension design, Les éditions d’organisation, rééd. 1990 (1ère édition 1986).

[6] Serge Bellu, Dominique Fontenat, Renault Espace, la voiture à vivre, éd. Presse Audiovisuel, 1991.

[7] Entré chez Matra en 1965 en charge des “ Études automobiles ”, directeur technique en 1973, directeur général adjoint en 1977, president-directeur général de Matra Automobile en 1983,.

[8] Micro-marchés en marge des productions de masse.

[9] Serge Bellu, Dominique Fontenat, Renault Espace, la voiture à vivre, éd.Presse Audiovisuel, 1991, p. 48.

[10] J.O du 26 juin 1992. “ Définition : voiture particulière, spacieuse et monocorps. Note : 1 Monocorps signifie que la carrosserie ne présente de décrochement ni dans sa partie avant ni dans sa partie arrière. 2. Le terme monospace a été créé afin de désigner les nouveaux véhicules du type Renault Espace, à partir de monocorps et d’espace. 3. Le terme anglo-américain minivan ne doit pas être utilisé. Il est doublement impropre puisque ni le vocable mini (pour l’habitabilité), ni le vocable van (par son usage) ne lui conviennent”.

[11] François Maréchal, Pertinence de la sémiotique appliquée au design, Revue française du marketing, n° 175-1999, p. 62

[12] voir le chapitre Un produit, une gamme, sur la nouvelle Renault Espace de 1991, Serge Bellu, Dominique Fontenat, Renault Espace, la voiture à vivre, éd. Presse Audiovisuel, p. 107-108.

[13] Entre 1971 et 1980.

[14] Les stylistes et ingénieurs de Matra avait fait évoluer le premier “ P 16 ” de Volanis. Le P 18 ” est la dernière proposition correspondant à la collaboration Matra-Peugeot.

[15] Jacques Nocher qui supervise le Centre Style, travaillera sur le “ P 23 ” avec Gérard Asencio. Ils développeront en particulier l’idée de modularité intérieure. Le Centre Style Renault deviendra en 1988 la Direction du design industriel sous la direction de Patrick Le Quément. La position du design dans l’entreprise est confortée par son rattachement à la direction générale selon le modèle des constructeurs américains.

[16] Serge Bellu, Dominique Fontenat, Renault Espace, la voiture à vivre, éd. Presse Audiovisuel 1991, p. 67.

2 réponses à “La Renault Espace, 1984

  1. Bonjour,
    Je pense personnellement que nos constructeurs sont actuellement dans une impasse. Ils n’ont pas anticipé non seulement les évolutions réglementaires en matière de consommation mais aussi la recherche d’une partie de la population pour des voitures plus petites, plus simples et moins consommatrices. Cette évolution me semble être due à des raisons financières mais aussi écologiques.
    En ce sens, pour moi, l’Espace est déjà out datée.
    Merci de cet article et bonne journée.

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