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étudiants travaillant en groupe sur un projet

Il ne s’agit plus de former des créatifs mais des professionnels de la création

Au-delà de la pratique de création, le design est devenu discipline de management et de stratégie. Management, parce qu’il fédère l’ensemble des personnels autour des « projets » de l’entreprise, stratégique parce qu’il s’agit d’inscrire la création et l’innovation comme moyens de se projeter dans l’avenir, d’assurer la pérennité de la structure et sa rentabilité. Beaucoup d’entreprises ont intégré des designers pour leur capacité à créer de nouveaux produits. Il reste aux designers et aux entreprises à créer les conditions de faire évoluer leurs fonctions.

La question est posée aux établissements de formation : comment faire pour que les designers formés techniquement dans les écoles de design deviennent des « managers » et/ou « des stratèges » formés à la hauteur des enjeux auxquels l’entreprise est confrontée.

Doivent-ils (les designers) continuer de rester les « techniciens » de la création et laisser aux ingénieurs et aux « marketers » l’occasion d’être leurs patrons, responsables des services de l’innovation stratégique ou « chefs de produit ». Ou bien n’ont-ils pas l’occasion aujourd’hui d’occuper enfin les positions de direction, à la mesure de leur talent, de leur culture et de la vision particulière qu’ils ont d’envisager le monde de demain : un monde ou l’usager – l’Homme – est au cœur de toute réflexion de développement économique.

Cette problématique est au cœur de la réflexion sur l’évolution des formations de l’École de design de Nantes dont 60 % des diplômés sont « designers intégrés » en entreprise. Designers intégrés à 25 ans, quelle position occuperont-ils quand ils en auront 35 et puis 45 ?…

La mission de formation des écoles de design a beaucoup évolué. Il ne s’agit plus seulement de former des créatifs mais des professionnels de la création. L’enjeu est d’importance et la réponse apportée par les écoles détermine pour partie l’avenir de la profession, des entreprises, de l’économique et même, puisqu’il s’agit de la responsabilité du designer que de s’en préoccuper, de l’avenir de la société.

Depuis toujours, les écoles ont formé des « créatifs », des designers reconnus pour leurs capacités à dessiner de nouvelles formes, de nouveaux produits, à apporter de nouvelles solutions en terme de process, matériaux, produits et/ou de services. Un bon designer se juge d’abord à sa capacité à créer.

C’est évidemment ce que les autres – la société en général ou les professionnels ingénieurs, marketers, chefs d’entreprise … – attendent de lui : apporter des idées auxquelles personne n’avait pensé…

Cette image du designer – créatif, un peu déviant, dont la mission est de déranger à lui seul les responsables économiques et la société toute entière – est cultivée par tous les designers, par toutes les écoles. Cette « déviance attendue » est en effet revendiquée par le créatif, comme un savoir-faire, une marque de fabrique, qu’il ait du talent ou bien qu’il essaie de le faire croire.

Les écoles et les étudiants-designers se sont accordés assez facilement sur l’objectif louable et valorisant de révéler le talent de création… mais en négligeant par ailleurs bien des aspects qui aujourd’hui rendent pénible et longue la reconnaissance de leur travail dans les entreprises et qui handicapent les possibilités qu’ils ont à monter dans les hiérarchies opérationnelles.

– l’entreprise et l’économique ont été longtemps négligés
– la reconnaissance du talent individuel a été privilégiée aux dépens du travail d’équipe
– il existe une carence dans la capacité à communiquer sur les projets de création
– une propension à penser que seuls les designers peuvent juger la qualité du travail des designers est préjudiciable
– une approche centrée sur la révélation du talent obère toute projection professionnelle à terme et toute perspective économique.

L’économique et l’entreprise ont longtemps été négligés :

Pendant longtemps l’économique a été oubliée du processus pédagogique. Les écoles se sont défiées des entreprises dont les cahiers des charges risquaient –prétendait-on – d’obérer les capacités des étudiants à créer. L’entreprise était suspectée de ne pas permettre aux jeunes de révéler leur talent et de contraindre leur expression. « Le créateur ne peut être « soumis » au cahier des charges, il doit être libre » pouvait-on entendre…

La « compromission » de la création et de l’économique rendait par ailleurs détestable tout partenariat.

Aujourd’hui encore, peu de projets de diplôme intègrent la pertinence marketing et économique alors que certains produits créés ont vocation a être vendus immédiatement. De même, peu intègrent la gestion des coûts, jugés de peu d’importance comme si la liberté de créer permettait de faire n’importe quoi, y compris l’irréalisable pour l’entreprise.

Travail individuel privilégié aux dépens du travail d’équipe :

L’image du travail de designer a longtemps été incarnée par sa capacité à passer de longues heures seul sur la planche à dessin, afin de trouver le « trait génial ».

Tous les anciens vous parlent des longues « nuits de charrette » pendant lesquelles l’esprit embué de fatigue fait dévier le crayon au-delà de l’intention et rend la création sublime – presque divine – tant elle a échappé à la conscience de son auteur.

Les écoles ont cultivé la conscience du talent individuel, qu’il est bien difficile de partager.

La plupart des diplômes sont accordés sur la reconnaissance d’un « projet long », sorte de chef d’œuvre individuel final, héritage des traditions des Arts Appliqués. Il valide avec pertinence la qualité, le talent, la technique mais néglige souvent la capacité à travailler avec les autres, ce qui est rarement apprécié. Je ne connais pas par ailleurs de « projet long » final et diplômant mené par un groupe qui aurait décidé de passer le diplôme ensemble ou individuellement mais sur le même projet mené en commun.

Certains étudiants de talent, croyant bien faire, déposent une « enveloppe soleau » pour protéger leur création. C’est souvent la meilleure façon pour qu’elle reste dans son enveloppe…. Si l’intention est louable et nécessaire quelquefois, il y a probablement des procédures qui rendent le partage des idées plus efficace et plus pertinent pour leurs auteurs.

Une carence dans la capacité à communiquer sur les projets de création.

La création est une déviance, elle bouleverse l’ordre établi. Elle est donc par essence difficilement acceptable d’emblée. Ce qui nécessite pour le designer de développer sa capacité à communiquer et à convaincre de la pertinence de sa transgression. Entretenir le designer dans l’illusion que la création se suffit à elle-même pour justifier de sa pertinence est une faute. Le produit créé doit communiquer par lui-même certes, mais sans la capacité de conviction de son auteur, beaucoup de projets restent dans les cartons faute d’explications et d’avoir su séduire. Le design est un métier de communication.

Une propension à penser que seuls les designers peuvent juger la qualité du travail des designers.

Faut-il être designer pour juger du travail d’un designer ? Si la réponse est oui alors le risque de développer une consanguinité culturelle est grand et il est rare que cela soit porteur d’épanouissement. Les projets des étudiants ont trop longtemps été encadrés par des seuls designers dans la logique d’une tradition artisanale de transmission d’un savoir-faire et d’un état d’esprit. De même les jurys de diplômes ont souvent été validés au nom de cette tradition. Il y a quelque temps l’on interrogeait la « profession » sur la pertinence d’être designer pour assurer la direction d’une des plus prestigieuse école de design française. Comme si pour diriger la SNCF, il fallait savoir conduire un train… « Tant mieux, si l’on sait, mais sincèrement, là n’est pas le problème !… »

Une approche centrée sur la révélation du talent obère la projection professionnelle à terme.

La tradition veut que le diplôme des écoles de design soit attribué à l’occasion de la présentation d’un « projet long ». L’étudiant est récompensé pour sa technique, son talent, sa capacité à gérer un projet complexe et apporter des solutions de création et d’innovation viables. Certains projets sont effectivement remarquables et leur pertinence rassure sur la qualité de l’enseignement. Il est probable que l’étudiant qui a du talent en aura dans son activité professionnelle. Mais il y a une grande carence à ne pas projeter sur un épanouissement professionnel d’une autre nature que celui du « travail bien fait ». L’entreprise structurée, hiérarchisée fonctionne avec des ressorts de motivation, d’épanouissement qui sont d’une autre nature. Aucun étudiant de design ne se pose sérieusement la question de ce qu’il fera dans 10 ans. C’est étonnant alors que le design oblige à cette réflexion. La gestion de projet professionnel ne fait pas partie de la tradition de l’enseignement.

Et toute perspective économique pour les projets des étudiants.

« J’ai fait un beau projet final, j’ai eu mon diplôme, j’ai déposé une « enveloppe Soleau » à l’INPI, je suis designer ». Il est rare que l’étudiant-designer ait l’idée de créer l’entreprise qui lui permettra de mettre en œuvre, produire, commercialiser le projet qu’il a mis quelques mois à concevoir. En général, l’idée s’arrête à faire éditer par d’autres ou à percevoir des royalties. A ma connaissance, aucune école n’a encore créé de structure permettant d’aider les jeunes designers à devenir les industriels de leur création.

La formation des écoles de design a évolué. Elle prend en compte dorénavant et de plus en plus les différents éléments que je viens de citer. La professionnalisation des études est réelle dans la plupart des établissements, l’ouverture est patente, des équipes pédagogiques pluridisciplinaires sont mises en place et le travail d‘équipe reconnu. Les établissements se marient avec des écoles de commerce et d’ingénieur. L’étudiant apprend à travailler avec les autres. L’entreprise est associée à beaucoup de projets, les étudiants font des stages et certaines écoles ont décidé de terminer le cursus sur un stage long afin de faciliter les interfaces professionnelles. Le diplôme ne valide plus le savoir-faire technique, ni le seul talent mais bien la capacité à trouver un emploi et à débuter une carrière professionnelle épanouissante. La révélation du talent, la créativité ne sont plus un objectif mais un moyen, une condition sine qua non à la réussite.

Mais il reste beaucoup à faire. Pour que le design devienne une discipline de management il faut que le designer devienne un manager, un manager de projet, quelqu’un capable d’animer, de communiquer, d’enthousiasmer. Sa simple capacité à créer n’est pas suffisante. A cultiver sa différence, sa marginalité créatrice, le designer court le risque de n’être reconnu que pour cela et de devenir suspect dès qu’il s’agit de lui confier d’autres responsabilités. Il faut qu’il quitte son bureau et que ses idées soient celles de tous et ne restent pas enfermées dans des « enveloppes Soleau » comme naguère on lui a appris à les protéger. La culture transversale du designer lui ouvre les portes de l’animation managériale des équipes de développement des entreprises créatives. Il n’y a pas de raison que les « chefs de produits » des entreprises innovantes sortent systématiquement des écoles de commerce, ou bien que les directeurs R et D soient systématiquement ingénieurs.

De même, pour que le design devienne stratégique – ce qu’il est par essence – il faut que le designer ne s’interdise plus d’accéder aux plus hautes responsabilités hiérarchiques et d’encadrement dans les entreprises.

Ce qui fait la force des écoles d’ingénieurs, c’est peut-être qu ‘aucun ingénieur ne s’est jamais interdit d’être « patron ». Pourquoi faudrait-il que les designers se l’interdisent ? D’autant qu’à placer l’Homme, l’usage, le progrès au centre des problématiques, l’enjeu est de créer un « manager » dont la rentabilité financière n’est pas la seule de ses problématiques, un« patron écologique » en quelque sorte.

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